Comme je l’ai appris il y a soixante ans en première année d’économie à Toulouse, une monnaie a trois fonctions :

  1. Moyen d’échange (pour éviter le troc).
  2. Étalon de valeur (pour éviter d’avoir à faire des règles de trois pour comparer la valeur des pommes et des poires avec celle de l’abricot).
  3. Réserve de valeur. Pour me permettre de garder la valeur de mon capital monétaire dont je n’aurais pas besoin aujourd’hui.

La thèse que je vais développer est simple : pour sauver l’euro en 2012, monsieur Draghi a choisi en connaissance de cause, d’effondrer le niveau de vie des épargnants allemands. Pour ce faire, il a agi pour que le successeur du Deutsche Mark, l’euro, cesse d’être une réserve de valeur.

Cet effondrement a mis 10 ans à se produire et il est désormais inarrêtable.

Ceci va me permettre de montrer que les crimes monétaires se payent toujours « in fine », le problème étant souvent que ceux qui les ont commis ne sont plus aux affaires et ne supportent donc pas l’opprobre que leur mauvaise gestion devrait leur valoir.

Que le lecteur veuille bien considérer le graphique ci-dessous :

 

 

  • Base 100 en 1972 (ligne rouge), nous avons la valeur d’un portefeuille qui aurait été investi en obligations allemandes sur une durée moyenne de 10 ans, réinvestissant les coupons au fur et à mesure.
  • Ce portefeuille, de 1972 à 2020, a eu une performance en termes réels (déduction faite de l’inflation allemande) de 5% par an en moyenne (ligne bleue), dont la ligne rouge s’écarte assez peu, jusqu’en 2020, où, d’un seul coup la hausse se transforme en baisse vertigineuse (34% en un peu plus d’un an). Pendant toute ma carrière, jusqu’en 2011, le Bund parce qu’il donnait du 5% réel, était toujours le placement dans lequel je me réfugiais quand les marchés commençaient à sentir l’ours. J’ai arrêté de m’en servir en 2013, 10 ans trop tôt. Mais il vaut mieux trop tôt que ruiné.

De 2014 à 2020, nous n’avons plus gagné d’argent sur le Bund et depuis 2020 nous avons pris une énorme claque, parfaitement prévisible, bien que sans précédent dans l’histoire.

À ce moment-là, pourquoi sommes-nous rentrés dans ce qu’il faut bien appeler une catastrophe financière dont je peux assurer le lecteur qu’elle est loin d’être finie ?

Telle est la question à laquelle il me va falloir répondre.

La réponse que je vais donner est simple.

Depuis le début des changes flottants, la Bundesbank était un peu la statue du Commandeur de l’ordre monétaire mondial, empêchant les pouvoirs publics américains, anglais, français de voler leurs épargnants comme au coin du bois, en maintenant sans arrêt des taux réels sur les placements à revenu fixe allemands. Et comme la liberté des transactions financières avait été exigée par les États-Unis pendant les années 1980 comme une condition sine qua non pour que la mondialisation heureuse puisse se produire, dès que les autorités américaines, françaises ou anglaises etc… faisaient une tentative pour spolier leurs épargnants, ceux-ci se précipitaient et achetaient des Bunds.

Le résultat net était que les taux d’intérêts montaient aux États-Unis, en France ou en Grande Bretagne tandis que les taux de change du dollar, du franc, de la livre sterling, se cassaient la figure avec les marchés des actions américaines, françaises ou britanniques… Et la tentative de spoliation s’arrêtait, à la grande fureur des hommes de Davos et autres Oints du Seigneur qui voyaient leurs tentatives de pillage de leurs épargnants, contrecarrées à chaque fois.

La conclusion qu’ils en tirèrent était qu’il fallait empêcher la Bundesbank de protéger les épargnants du monde entier de se faire voler par leurs gouvernements. La décision fut donc prise de créer l’euro, outil dont tout le monde savait qu’il ne pourrait pas fonctionner puisque jamais l’Italie ou la France ne pourraient payer 5% en termes réels sur leurs dettes, car un tel coût les amènerait inexorablement dans la fameuse « trappe à dettes ».

Le but de l’euro n’était donc pas, comme je l’ai cru pendant des années, de forcer la France ou l’Italie à se réformer pour cesser d’avoir des déficits budgétaires, mais d’enlever tout pouvoir à la Bundesbank pour que les hommes de Davos en France, en Italie, aux États-Unis, et en Grande-Bretagne puissent emprunter à taux négatifs, ce qui leur permettrait de s’enrichir sans prendre de risques. Le capitalisme de connivence ne peut exister que si les taux réels sont négatifs.

Et c’est ce qui fut fait.

Je ne pense pas que monsieur Trichet ait compris ce que l’on attendait de lui. Cet homme étant un vrai croyant et je l’espère un honnête homme. Tout au plus, il fût un idiot utile qui rassura la Bundesbank au début.

Je ne pense pas que l’on puisse dire la même chose de monsieur Draghi.

Quand la crise, qui aurait dû être la crise finale de l’euro, se produisit en 2012, Draghi décida d’enlever tout pouvoir à la Bundesbank en écroulant les taux allemands à des niveaux que l’histoire n’avait jamais enregistrés. De ce fait, il permettait à l’Italie, à la France et à l’Espagne de rester dans l’Euro sans faire de réformes et à la machine à spolier les épargnants de se mettre en route.

Depuis bientôt douze ans, nous avons des taux réels négatifs sur l’euro (hachures orange sur le graphique), ce qui, à terme, et dans tous les pays du monde, a toujours amené à une forte inflation qui durera tant que les taux resteront négatifs en termes réels.

L’inflation a été au rendez-vous puisque nous sommes à 10% en Allemagne, ce qui ne s’était jamais vu depuis les années d’après-guerre.

Et les hommes de Davos, dans les dix dernières années, se sont enrichis comme jamais.

Mission accomplie donc.

Mais à terme, cela voulait dire la ruine des épargnants allemands et de tous les fonds de pension de l’Europe du Nord. Comme le disait Oscar Wilde quand on lui demandait comment il s’était ruiné : « lentement au début, très vite à la fin ». 

J’y reviendrai.

Restait à monsieur Draghi d'attendre la crise suivante qui permettrait de mutualiser les dettes de tous les pays européens mal gérés avec celles de l’Allemagne, ce qui était formellement interdit par tous les traités.

Arrive la divine « surprise » du Covid, qui permet à la Commission Européenne de lancer des emprunts massifs, alors même qu’il n’y a pas de ressources fiscales attachées directement à la Commission, et « cerise sur le gâteau » est lancé un emprunt « mutualisé » parfaitement illégal, que la Cour Suprême Allemande autorise cependant « à titre exceptionnel » et qui passe dans l’indifférence générale.

Le Gouverneur de la Bundesbank décide de démissionner, n’ayant plus aucun pouvoir, ce qu’il aurait dû faire trois ans plus tôt, mais la mission que lui avait confiée madame Merkel est accomplie : nous avons enfin une dette européenne, ce qui implique à terme la création d’un ministère européen des finances, ce qui amènera bien sûr à des impôts européens pour rembourser cette dette.

Les nations européennes vont petit à petit perdre leur souveraineté fiscale, comme elles ont déjà perdu toutes les autres.

Et c’est au moment où leur triomphe paraît total que se produit la tuile que les hommes de Davos n’attendaient pas : la Russie envahit l’Ukraine.

Logiquement, les autorités bruxelloises auraient dû suivre la politique de Schroeder, le précédent chancelier allemand, et se rapprocher de la Russie pour garantir l’indépendance énergétique de la zone.

Mais la dernière chose que Brezinski (Polonais d’origine et qui donc n’avait de passion ni pour l’Allemagne ni pour la Russie, mort depuis longtemps) et ses élèves au département d’État veulent est que la Russie et l’Allemagne joignent leurs forces et créent un grand bloc euro asiatique. Pourquoi ? Je ne sais pas.

La fin de la recréation est sifflée par les Américains et l’Europe annule tous ses contrats de fourniture d’énergie avec la Russie.

C’est là que les choses se gâtent pour nos hommes de Davos.

Le niveau de vie des bourgeois européens qui peu ou prou ont soutenu le projet de la création d’un État européen depuis des décennies, va s’effondrer comme jamais dans notre histoire.

  • Prenons les retraités qui votent toujours avec enthousiasme pour des gens qui veulent les ruiner. La valeur des portefeuilles qui garantissent le paiement de leurs retraites vient de baisser d’un tiers. Et donc la valeur de leur retraite va baisser d’autant.
  • Prenons les compagnies d’assurance et les caisses de retraite. Imaginons qu’elles ne puissent servir les retraites qu’elles se sont engagées à couvrir à partir des réserves qu’elles ont constituées pendant les années de vaches grasses. Elles devront le faire à partir de leurs fonds propres, qui viennent de baisser d’un tiers et seront certainement rapidement acculées au dépôt de bilan. C’est ce qui s’est passé au Japon au milieu des années 1990.
  • Si cela se produit, la dette sort du bilan de la compagnie d’assurance en faillite pour remonter à la société chez qui les travailleurs ont cotisé pendant des années. Et donc, les profits que ces sociétés ont fait depuis des lustres étaient illusoires, et le cours de Bourse de ces sociétés va s’écrouler comme jamais.
  • Je vois mal comment ces entreprises pourraient embaucher qui que ce soit dans de telles conditions.
  • Tous ces paiements que le secteur privé ne peut plus assumer vont refluer vers les États, et donc les déficits budgétaires vont exploser et le poids de la dette avec.
  • Et donc l’euro va continuer à s’écrouler.

Conclusion

Le vieux continent est pris dans une tenaille mortelle.

  1. Militairement et diplomatiquement, il est sous la dépendance totale des États-Unis.
  2. Économiquement, il est sous une dépendance énergétique totale vis-à-vis de la Russie.
  3. Les États-Unis sont en guerre avec la Russie.

Les autorités européennes ont décidé de privilégier l’alliance militaire et diplomatique avec les États-Unis plutôt que de prendre en compte les réalités économiques.

Les peuples européens vont payer le prix de cette décision, et il sera très lourd, au point qu’à mon avis (mais je peux me tromper), cela remet en cause la construction européenne elle-même.

C’est ce que j’avais écrit en conclusion de mon premier livre « Des lions menés par des ânes » il y a vingt ans.

Je n’aurai pas besoin de changer une ligne à cet ouvrage tant tout s’est passé comme prévu. Bruxelles aura réussi à tuer l’Europe de la diversité et de la subsidiarité que j’aimais pour la remplacer par une mauvaise copie de l’Union Soviétique qui va s’effondrer comme l’URSS et pour les mêmes raisons.

Je suis triste.


Source originale: Institut Des Libertés