Dans son livre L’or des Français, paru en 2024, Yannick Colleu propose une relecture du véritable stock d’or détenu par les Français. Entre guerres, démonétisations, exportations et reventes, le stock d’or réellement détenu par les Français demeure une inconnue. Des ordres de grandeur se dégagent malgré tout des principaux événements ayant concouru à l’évolution du stock d’or depuis plus de deux siècles.

Tandis que les Français ont acheté près de 240 tonnes d’or au cours des quinze dernières années, à peine 9 % de ces achats ont été réalisés sous forme de pièces et de lingots, d’après le World Gold Council. En réalité, les Français auraient même été vendeurs d’or d’investissement en 2024. De plus, l’appétit des Français pour l’or reste modéré, puisque leurs voisins allemands ou britanniques en demandent jusqu’à 2,5 fois plus.

Dans ce contexte, comment définir et estimer le stock d’or des Français à ce jour ? J’avais déjà publié un article sur le sujet il y a quelques années, mais celui-ci propose d’adopter une approche plus critique, en s’appuyant notamment sur les travaux de Yannick Colleu.

Les origines de l’or des Français

De nombreux Français l’ont peut-être déjà oublié. Pourtant, les pièces d’or étaient bien monnaie courante il y a encore un siècle. L’or circulait comme moyen de paiement mais, jusqu’au milieu du XIXᵉ siècle, il occupait encore une place relativement rare dans le quotidien. En réalité, la plupart de l’or émis sous forme de pièces a été frappé sous Louis-Napoléon Bonaparte et sous la IIIᵉ République. Au total, entre 1803 et 1921, on estime que les émissions de monnaies atteignent environ 3 500 tonnes d’or. Plus de 80 % de ces émissions se concentrent entre 1850-1880 (48 %) et 1895-1914 (34 %).

Paris, en tant que centre majeur du marché aurifère au XIXᵉ siècle, recevait d’importants flux d’or en provenance d’Australie, d’Afrique du Sud, des États-Unis et de Russie, qui alimentaient les réserves et couvraient les émissions monétaires. Dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, la France accumulait effectivement des surplus commerciaux avec d’autres États européens permettant la constitution d’un stock d’or significatif. De fait, la France représentait alors jusqu’à plus de 80 % de la monnaie en circulation de l’Union latine, le lointain ancêtre de l’euro.

L’accumulation de l’or en France résulte donc essentiellement de l’exploitation de nouveaux gisements aurifères et de la puissance commerciale du pays durant la seconde moitié du XIXᵉ siècle. L’or a été abandonné par la France en 1936, dans le sillage de la Grande-Bretagne et des États-Unis quelques années plus tôt, et sous la pression de dévaluations devenues continues. À la fin des années 1930, la France détenait un stock exceptionnel qui représentait alors près de 10 % du stock mondial d’or officiel. La Banque de France aurait ainsi détenu jusqu’à près de 4 800 tonnes d’or dans ses coffres vers 1933, contre environ 2 400 tonnes aujourd’hui.

Comptabilité historique du stock d’or des Français

D’après Yannick Colleu, « la réponse à l’interrogation sur le volume maximum de l’épargne en or du public français peut donc se résumer en 2024 par ces trois réponses : entre 600 et 700 tonnes de monnaies d’or françaises ; entre 15 et 20 tonnes de monnaies d’or étrangères ; et un volume inconnu de lingots d’or ».

En effet, aux 3 700 tonnes d’or mises en circulation au sein du public entre 1803 et les années 1920, nous devons retirer un peu plus de 800 tonnes de démonétisations officielles. Quant à elles, les exportations définitives d’or sont estimées à 400 tonnes. Cela porterait donc le stock d’or « officiel » aux alentours de 1 600 tonnes à cette époque. La tâche se complique ensuite.

Les archives de la Banque de France montrent que le stock d’or de monnaies françaises vers 1928 était vraisemblablement proche de 1 376 tonnes, auxquelles il faut retirer 726 tonnes de démonétisations jusqu’en 1960. Cela porte donc le stock théorique autour de 960 tonnes d’or pour l’année 1960.

En effet, des archives de la Banque de France montrent que l’encaisse d’or de monnaies françaises détenue par la Caisse générale s’élevait à 867 tonnes pour 1960, dont 800 tonnes détenues par le public. Ce chiffre paraît donc assez cohérent avec la somme des émissions, des démonétisations et des exportations. La difficulté réside ensuite dans l’estimation du frais (usure) subi par ces monnaies depuis plus de 50 ans. Selon les hypothèses retenues, l’auteur estime ainsi que le stock d’or de monnaies françaises et étrangères potentiellement détenues par le public avoisinerait au maximum les 700 tonnes en 2024.

En réalité, ce stock pourrait être encore inférieur pour deux raisons. Il faut d’abord considérer les événements historiques ayant conduit à des pertes non comptabilisées de monnaies. Nous devons ensuite intégrer les transactions d’or réalisées par les particuliers à partir des dernières estimations des monnaies d’or détenues en 1960.

Le défaut des emprunts Russes

De nombreux événements ont pu effectivement augmenter les démonétisations officielles. L’économiste Léon Say estime par exemple que la défaite de 1870 a coûté à la France, en indemnités, près de 300 tonnes d’or. Mais à cela s’ajoutent des pertes liées à des désastres financiers.

La France aurait ainsi perdu une quantité importante d’or lors du défaut de la Russie en 1917. Ces emprunts, très populaires auprès des classes moyennes et largement soutenus par la presse, étaient en réalité une mauvaise affaire pour près d’un million de Français. Jusqu’à 80 % des emprunts russes auraient été souscrits par des Français, représentant jusqu’à 9 milliards de francs-or d’après le recensement de décembre 1919, et mobilisant jusqu’à un quart de l’épargne des Français placée à l’étranger.

Il n’existe pas d’estimation claire du tonnage ayant été définitivement perdu par la France. Mais le préjudice moral a été bien réel. Dans le journal Le Démocrate de Seine-et-Marne du 24 mai 1922, nous lisons par exemple le cas d’un suicide par noyade : « le brave papa Rayer, de Jouy-sur-Morin, ne pouvait se consoler de la perte de fonds russes qui avait creusé un vide appréciable dans ses petits revenus. Il avait annoncé à différentes reprises que si tout espoir de toucher ses coupons devenait perdu, il en finirait avec l’existence, ne pouvant se remettre à travailler, à 82 ans ».

Les difficultés des deux Guerres

La Première Guerre mondiale marque un premier tournant dans la détention de l’or chez les Français. Car, à vrai dire, il n’y a pas de guerre sans monnaie forte. Tandis que la guerre est déclarée le 3 août 1914, le cours forcé des billets est instauré à peine deux jours plus tard, empêchant ainsi toute convertibilité des billets en or. Dès 1915, la célèbre affiche de l’affichiste Abel Faivre clamant « VERSEZ VOTRE OR » est imprimée en masse.

 

Affiche "Pour la France - Versez Votre Or"

Source

 

Cet appel au public à verser son or contre des billets, c’est-à-dire de la « dette publique », rapporte ainsi jusqu’à 700 tonnes d’or au Trésor public. Mais ce dernier est largement consommé face aux dépenses de la guerre, à quoi s’ajoutent les pertes liées au déficit commercial, qui entraînent le départ de près de 900 tonnes.

Ces billets étant naturellement insolvables, la dévaluation massive du franc en 1928 achève le retrait de ce stock d’or auprès du public. Alors que le franc germinal correspondait à environ 0,290 gramme d’or, la nouvelle parité implicite est proche de 0,065 gramme d’or, soit une perte de valeur d’environ 75 à 80 %. La stabilisation du franc a aussi favorisé des achats d’or par la Banque de France entre 1926 et 1928, estimés à près de 230 tonnes.

La Seconde Guerre mondiale impacte également le stock d’or de la France. Des estimations, comme celles de René Pupin, montrent que la Seconde Guerre mondiale a pu favoriser le vol d’environ 100 tonnes d’or. Yannick Colleu rappelle encore que les Allemands ont créé, dès leur arrivée à Paris, une autorité chargée de l’enregistrement de l’ensemble des établissements détenant potentiellement de l’or.

 

Portrait de Pierre-Eugène Fournier

Pierre-Eugène Fournier, Gouverneur de la Banque de France (1937-1940)

 

Mais la fuite du stock d’or de la Banque de France, miraculeusement organisée par Pierre Fournier et anticipée depuis plusieurs années par des fontes de monnaies susceptibles de faciliter son évacuation, permet de sauver l’essentiel du stock d’or public. Ces épisodes d’entre-deux-guerres entraînent au total, d’après les sources, une fonte d’or atteignant jusqu’à 1 330 tonnes sur la période 1934-1948.

Stock d’or des Français : que disent les sondages ?

Il existe deux manières d’estimer le stock d’or du public d’un pays. La première méthode consiste à « partir du haut », c’est-à-dire à estimer, à partir des chiffres dont nous disposons, le stock d’or potentiel des Français. Une deuxième méthode consiste à procéder par « échantillonnage », via des sondages.

Un sondage d’Ipsos en 2014 révélait que 16 % des Français possèdent ou ont déjà possédé de l’or. En particulier, 12 % des Français déclaraient posséder de l’or en 2014. Le sondage révèle aussi la durée de détention particulièrement longue des acheteurs : 80 % ont reçu de l’or par héritage, et 70 % des détenteurs possèdent de l’or depuis plus de 10 ans. Il est également remarquable que l’or est détenu par toutes les catégories sociales, puisque « 10 % des personnes aux revenus modestes possèdent actuellement de l’or, 11 % des ouvriers, 12 % des employés, 13 % des cadres, 13 % des personnes ayant les revenus les plus élevés ».

Selon l’hypothèse que 12 % des Français détiendraient encore aujourd’hui de l’or, cela représenterait, avec 700 tonnes de monnaies, environ 85 grammes d’or par personne détenant de l’or, soit l’équivalent d’une douzaine de pièces de 20 francs Napoléon. Si ce chiffre peut déjà paraître élevé, il faut néanmoins rappeler que l’on ne connaît ni la quantité d’or détenue sous forme de bijoux, ni celle détenue sous forme de lingots.

La demande d’or d’investissement est toujours faible en France

La France est plutôt le mauvais élève en matière de consommation d’or. Depuis 2010, la France aurait ajouté environ 240 tonnes d’or à son stock selon le World Gold Council, en grande partie sous forme de bijoux. La demande de pièces et de lingots évoluerait quant à elle entre des mouvements d’achats et de ventes. Mais ce chiffre reste assez faible en comparaison avec l’Allemagne ou le Royaume-Uni, qui auraient respectivement ajouté 1 850 et 500 tonnes d’or à leur patrimoine sur la même période. L’Allemagne montrerait, quant à elle, une nette préférence pour l’or d’investissement face à la bijouterie.

En effet, si l’on estime que le taux de rachat d’or annuel est proche de 2 %, il est possible d’évaluer le stock de pièces et de lingots disponibles chez les Français. Ce taux impliquerait un renouvellement du stock tous les 50 ans, et serait assez cohérent avec l’idée que 80 % des Français reçoivent de l’or en héritage (par conséquent, 20 % de l’or changerait de main par génération sur une vingtaine d’années).

 

Demande d'or en France

 

En considérant un flux de transactions de 3 tonnes par an et un taux de rachat de 2 % pour la France, le stock d’or sous forme de pièces ou de lingots pourrait être compris entre 100 et 200 tonnes, au minimum. Si l’on applique le même raisonnement aux bijoux, avec un flux moyen de 15 tonnes par an par exemple, cela porterait le stock sous forme de bijoux à 700 ou 800 tonnes. Nous retrouverions alors des ordres de grandeur proches de ceux développés par Yannick Colleu, à la différence que cet or serait très largement sous forme de bijoux. Ce point reste une inconnue particulièrement embarrassante.

Néanmoins, ce raisonnement très théorique présente une faiblesse. Hormis des transactions qui seraient plus fréquentes chez les voisins allemands ou britanniques, cela impliquerait que des pays comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni disposeraient d’un stock d’or privé de deux à quatre fois supérieur à celui de la France.

Conclusion

Si nous connaissons le stock d’or de la Banque de France, autour de 2 400 tonnes, celui détenu par le public français demeure difficilement estimable. La fin de la convertibilité en or, puis l’abandon définitif de l’étalon-or en 1971, ont mis un terme au suivi régulier des stocks en circulation. Malgré tout, la reconstitution des grands événements historiques permet d’affiner ces estimations.

Dans son ouvrage L’or des Français, Yannick Colleu estime ainsi le stock d’or maximal détenu par les Français sous forme de monnaies à environ 700 tonnes, hors bijoux et lingots. Évidemment, cette estimation peut paraître faible au regard du volume cumulé des émissions monétaires et de l’accumulation massive d’or par la France entre le XIXᵉ siècle et le début du XXᵉ siècle.

Néanmoins, les démonétisations et la multiplicité des événements militaires, financiers et géopolitiques a conduit à une large éviction de cet or. En particulier, les deux guerres mondiales auraient contribué à des pertes non négligeables de ce stock détenu par le public. Par conséquent, il est probable que le stock d’or des Français ait subi d’importantes amputations au fil du temps.

L’intérêt des Français pour l’or demeure encore éloigné de celui observé en Allemagne, en Suisse ou au Royaume-Uni. Il apparaît que les Français privilégient davantage l’or sous forme de bijoux. Si l’or reste majoritairement associé à l’héritage, il suscite néanmoins un intérêt croissant dans un contexte où la constitution d’un patrimoine robuste et durable devient de plus en plus complexe.

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