L’illusion d’une alliance transatlantique s’effondre chaque jour davantage. Alors que les menaces vis-à-vis des pays européens se multiplient, Donald Trump ne fait que reproduire ce que les États-Unis ont toujours fait : diviser l’Europe sans que l’alliance n’éclate de sorte à conserver leur emprise. Mais cette fois, les pays européens semblent prendre acte de leur dépendance.
La majorité des Européens estime désormais que les États-Unis ne peuvent plus être considérés comme un allié fiable. Cette situation n’a pourtant rien de nouveau : depuis la Seconde Guerre mondiale (et même avant sous le président Wilson) les États-Unis sont parvenus à imposer une vassalisation du Vieux-continent. Lors des négociations pour la création du FMI et de la Banque mondiale qui réunissaient les deux côtés pendant la guerre, les États-Unis menaçaient déjà les pays européens en réduisant leurs livraisons d’armes. La victoire américaine à Bretton Woods en 1944 avait ensuite entériné cette dépendance, d’autant qu’elle s’était soldée quelques années après par la signature du plan Marshall où les États-Unis sont devenus les créanciers des pays européens. Leur domination était devenue évidente.
Cette dépendance s’est ensuite matérialisée à tous les niveaux, en particulier d’un point de vue financier à travers l’asservissement de la BCE sur la politique monétaire américaine et la dollarisation croissante des pays européens. Ce sujet mérite une attention particulière, car la pérennité de l’euro reste intimement liée à la puissance du dollar. Celle-ci n’a cessé de se développer au fil des décennies : usage dominant du dollar dans les années 1950 entre États membres, création d’un marché offshore en monnaie américaine dans les années 1970, développement et intégration des entreprises technologiques et financières américaines en Europe à partir des années 1990-2000, intégration du dollar chez les banques européennes, paiements majoritairement en monnaie américaine dans les importations européennes, création de lignes de swap, de prêts en dollars ainsi que l’intervention d’institutions américaines chez les pays européens suite à la crise de 2008, la crise des dettes souveraines, la crise sanitaire et la faillite de Crédit Suisse en 2024; et enfin achats intensifiés d’obligations américaines par les pays européens, en particulier par l’Allemagne. Les éléments de dépendance sont nombreux et font de l’euro aujourd’hui un supplétif de la monnaie américaine.
Mais la guerre menée par les États-Unis contre l’Europe est avant tout idéologique. La puissance impériale américaine est fondée par nature sur une pensée hégémonique. Car pour pouvoir conserver leur domination sur le monde et le privilège exorbitant de leur monnaie, les États-Unis ont besoin d’exporter aux quatre coins du globe leurs biens et services, ainsi que leur mode de pensée. Des décennies durant, l’Europe, présentée comme un allié, s’est donc construite dans le sillage du modèle américain et de la mondialisation, que ce soit à travers l’intégration européenne, les traités de libre-échange, la création de l’euro, l’extension de ses frontières à l’Est, jusqu’à refuser toute loi ou vote contraire comme le référendum de 2005. Mais certaines caractéristiques freinent ce développement, en particulier la mise en place de règles et de normes qui apparaissent comme des limites. Or, tout allié qui ne respecterait pas cette idéologie est considéré comme un ennemi explicite ou non, d’où les récentes positions de Donald Trump à l’égard du Vieux-continent.
L’Europe doit désormais comprendre que l’ordre international de 1945 sur lequel elle s’est développée est révolu, au même titre que l’Empire américain est en train de s’effacer. Ce n’est pas un hasard si des pays qui ont longtemps profité de la construction européenne, comme l’Allemagne et les pays nordiques, connaissent aujourd’hui de grandes difficultés, tandis que d’autres nations qui étaient historiquement perdantes, comme l’Espagne et l’Italie, se trouvent dans de bonnes conditions. En matière géopolitique également, les derniers peuvent finir par être les premiers. Les temps ont changé et la période est à l’action.
Les pays européens, fruits d’une histoire millénaire, font partie d’un continent puissant, le plus prisé au monde, avec un patrimoine économique riche et un poids démographique de plus de 450 millions d’habitants. Mais pour combien de temps ? Si rien n’est rapidement mis en place, le fossé entre l’Europe et les États-Unis continuera de grandir jusqu’à devenir un abysse. Entre 2008 et aujourd’hui, le PIB a augmenté de près de 90% aux États-Unis, contre seulement 15% environ dans l'Union européenne. Au cours de la même période, le PIB par habitant est passé en Europe d’environ 80% du niveau américain à 50%. Enfin, la réindustrialisation et la croissance ne peuvent rester que de vœux pieux quand le prix de l'électricité et du gaz européen reste 2 à 3 fois supérieur à celui pratiqué aux États-Unis et quand les dépenses consacrées à la R&D représentent moins de 2% du PIB à l’échelle du continent, soit près de deux fois moins qu’aux États-Unis. Mais ce décrochage n’est pas sans explication : il est avant tout le fruit de l’influence qu’exercent les États-Unis sur le sol européen. L’Europe a scellé son destin à une puissance étrangère qui traite son soi-disant allié comme un ennemi.
La diplomatie a de tout temps été un jeu de rapports de force. Or, les réponses européennes sont pour l’heure soit timides, soit nulles. Certaines voix se lèvent aujourd’hui pour proposer le déblocage des droits de douane ou encore l’activation de l’instrument « anti-coercition », mais il faudrait six mois et deux votes à la majorité qualifiée pour activer cette riposte, alors qu’il suffit de 24 heures seulement à Donald Trump pour attaquer l’Europe par décret... Rien d’étonnant après tout pour un continent qui, ne disposant de réel pouvoir politique, se montre plus rapide pour réguler qu’innover. Quant aux autres solutions, la plupart restent inefficaces ou inadaptées, comme le projet de mobilisation de l’épargne européenne ou encore la mutualisation des dettes des pays européens. Ces outils de derniers recours ne font qu’amplifier les conséquences sans s’attaquer aux causes.
L’Europe se trouve aujourd’hui confrontée à choisir entre deux destins : incarner un seul État-nation ou être une alliance réunissant des pays de cultures différentes. L’Europe fédérale ou l’Europe des patries. Dans les deux cas, si elle veut trouver sa liberté, elle devra non seulement se défaire de sa dépendance historique à l’égard de Washington, mais également se départir des contradictions inhérentes à sa construction. L’Europe, en état de survie, doit désormais faire face à l’épreuve des grandes décisions.
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