L’or a été la monnaie de référence des siècles durant. À chaque fois que le cœur de l’économie mondiale se déplaçait, les réserves d’or suivaient le même chemin. Son utilisation n’a cessé d’évoluer tout au long de l’histoire jusqu’à la mise en place du système étalon-or dont la longévité n’aura été que d’un siècle, de la fin du XIXème jusqu’en 1971. Alors que les banques centrales continuent d’accroître leurs réserves d’or ces dernières années, signe précurseur d’un basculement de l’ordre mondial, la question d’un nouveau système financier international se pose désormais plus que jamais.

La monnaie est une création humaine et au cœur de ses échanges. D’une certaine manière, elle est à l’image de l’Homme et peut servir les meilleures inventions comme les pires. Au cours de l’histoire, elle prit des formes très diverses, successivement représentée par du sel, un coquillage, du bronze, de l’argent ou encore de l’or, elle est aujourd’hui et depuis plusieurs siècles uniquement émise par la dette dont la valeur est celle de la confiance que nous lui accordons collectivement.

Cette nouvelle monnaie a été elle-même intégrée dans différents systèmes : avant tout émise sous forme de papier à la fin du XVIIème siècle lors des débuts du libéralisme, sa création par les banques a été ensuite décorrélée de la quantité d’or détenue, ce qui a rapidement donné lieu à des crises bancaires et à l’apparition des banques centrales avec la Banque d’Angleterre en 1694. Elle a été par la suite encadrée par la naissance du système étalon-or (système où la création monétaire correspond à un poids fixe en or) au début des années 1870, avant de connaître d’autres dysfonctionnements lorsque sa création était à nouveau séparée des réserves d’or existantes pendant les deux grandes guerres notamment. Enfin, cette monnaie prit un tournant majeur lors de l’émergence de la mondialisation financière : elle fut définitivement séparée du système étalon-or en 1971 (du fait des besoins des États-Unis dans le cadre de la Guerre froide), puis émise sous forme numérique à partir du début des années 2000, avant d’aboutir à la forme que nous connaissons aujourd’hui, presque exclusivement dématérialisée.

La monnaie est dès lors devenue une dette, dont la création est non seulement libérée de toute limite physique mais surtout croît en permanence par l’accumulation de dettes qui génère des intérêts eux-mêmes remboursés par de nouvelles dettes... On l’aura vu : l’or aura été écarté de son rôle monétaire quand la monnaie-dette, de son côté, aura réussi à fonder sa dynamique vers une sorte d’ambition prométhéenne. À tel point que la valeur des dettes mondiales représente aujourd’hui 337 700 milliards de dollars quand l’or dans le monde représente 23 500 milliards de dollars, soit quatorze fois moins.

Cette monnaie présente toutefois des déséquilibres inhérents à sa création. Comme elle est fondée sur la dette, elle porte en elle un mouvement dialectique créateur de cycles économiques qui se matérialisent par des vagues successives d’inflation (hausse des prix) et de déflation (baisse des prix) qui ne cessent de faire fluctuer sa valeur. Les deux étant de profonds fléaux auquel toute justice économique doit se confronter.

L’inflation est constante. Tant que la monnaie n’est restreinte par une limite physique, alors sa création ne peut être interrompue que par une crise de confiance. Or, dans cette période précédant la catastrophe, la quantité de dettes s’accroit jusqu’à dépasser les besoins de l’économie réelle, réduisant non seulement la valeur de la monnaie mais surtout renchérissant la valeur des biens et services. Comme la rareté créer la valeur, lorsque la monnaie perd de sa rareté, sa valeur finit par s’éteindre à petit feu. Ainsi tous les États du monde connaissent une dévalorisation progressive de leur monnaie depuis des décennies, en particulier face à l’or dont la quantité est naturellement limitée.

L’inflation n’est pas le seul fléau : la déflation est un enjeu majeur que les banquiers centraux cherchent à combattre, en particulier depuis les années 1980 (raison pour laquelle une cible d’inflation de 2% a été pensée). Pour autant, la déflation est aussi naturelle que l’inflation dans un tel système monétaire car ses cycles économiques se soldent toujours par des crises. Une fois que les dettes ont été accumulées au point où leur remboursement est rendu impossible, l’apparition d’une crise financière ne peut plus être écartée et entraîne alors une spirale négative de baisse des salaires et de la consommation, ainsi qu’une forte baisse des prix jusqu’à atteindre des niveaux négatifs. Toutes les grandes puissances des derniers siècles ont connu de pareilles situations.

Comme le disait même Camus en son temps, le problème monétaire est donc l’un des premiers à résoudre. La monnaie doit être épargnée de ces déséquilibres si elle veut servir sa fonction principale : relier les êtres humains. Un tel modèle économique a été pensé par de nombreux intellectuels, notamment à travers la création d’une monnaie naturelle aussi appelée monnaie fondante. Son principe est simple : sa quantité serait non seulement limitée, mais surtout, comme pour toute forme vivante, elle serait amenée à fondre avec le temps, c’est-à-dire à perdre progressivement de sa valeur lorsqu’elle n’est pas dépensée. Ainsi, elle se soumettrait elle aussi à un ordre naturel comme le corps humain se soumet à la gravité. La circulation monétaire en serait accélérée, les échanges fluidifiés et sa valeur protégée. Car cette monnaie permettrait de résoudre une équation que la dette continue de rendre insoluble : ramener la quantité de monnaie à la quantité de biens et services produits et non pas tenter de ramener la quantité de biens et services produits à la quantité de monnaie. Ce nouveau système monétaire limiterait bien des maux. La concentration des richesses permise par l’accumulation indéfinie serait restreinte et son pouvoir politique par conséquent. La démocratie n’en serait que préservée.

Cette situation doit advenir avant la catastrophe. Il est désormais évident que le système monétaire contemporain touche à sa fin. Dans une époque où les promesses se multiplient par l’émission constante de nouvelles dettes, l’engagement de les rembourser est devenu plus rare que jamais. Alors que le monde croule sous le poids de ses propres dettes et meurt dans un avenir auquel il finit lui-même par ne plus croire, une crise financière mondiale se profile. Elle risque avant tout, dans la continuité des décennies passées, de se solder par des crises monétaires successives où les monnaies atteindraient une valeur équivalente à zéro.

L’or a saisi les enjeux d’un tel effondrement. Sa valeur est certes, aujourd’hui, portée par plusieurs phénomènes connus de tous : dédollarisation, inflation, souveraineté, conflits, tensions commerciales… Mais elle reste avant tout liée à la compréhension consciente ou non que le système monétaire que nous avons connu jusqu’alors est en train de disparaître. La perte de valeur des monnaies depuis des décennies incite les banques centrales, pour maintenir la confiance, à s’orienter vers l’or ainsi que la création de leur propre monnaie numérique. Dans ces deux cas, la monnaie serait alors libérée de la dette. De son côté, l’or n’est pas une dette puisqu’il détient sa propre valeur définie par son poids. Les achats des banques centrales devraient donc se renforcer, comme le montre la volonté de l’Allemagne et de la France de rapatrier leurs réserves d’or depuis les États-Unis. La monnaie numérique, elle, est dépendante de la stabilité de la banque centrale dont les fonds propres peuvent être négatifs, contrairement aux États, aux entreprises, ou aux citoyens. De la même manière, les expérimentations pour la mise en place d’une monnaie numérique se poursuivent dans la plupart des économies avancées.

Pour autant, le retour à l’étalon-or tel qu’il existait par le passé reste peu probable. Les grandes puissances, bien qu’accumulant des réserves en quantité croissante, ne sont pas prêtes à se libérer de leurs richesses et leur croissance pour revenir à un système révolu. L’or détient certaines dimensions nécessaires pour un système monétaire efficace, mais ne parvient pas à résoudre le problème de la baisse des prix en période de crise. Il est aujourd’hui, avant tout, le marqueur des déséquilibres modernes et de la nécessité d’une transformation du système monétaire. Alors que nous approchons chaque jour d’une crise monétaire et financière à grande échelle, la nécessité de recourir à une monnaie naturelle, dans un monde fini où le désir est infini, s’impose donc plus que jamais.

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