De tout temps, la première puissance mondiale maintient sa domination grâce à son pouvoir militaire et monétaire. Si les États-Unis incarnent cette position depuis plus d’un demi-siècle, leur puissance s’affaiblit sous l’effet des guerres multiples, des sanctions répétées et d’un accroissement exponentiel de leur dette, désormais supérieure à leur PIB pour la première fois depuis 1945. Alors que le cœur de l’économie mondiale se déplace progressivement des États-Unis vers les pays du Sud, et que les réserves d’or suivent le même chemin, une nouvelle monnaie hégémonique pourrait-elle venir concurrencer le dollar ?

D’un ordre unipolaire des siècles durant, nous sommes définitivement entrés dans un ordre multipolaire. La révolution historique des taux d’intérêts a marqué la fin de la mondialisation et le retour des Empires. Si, dans le monde de demain, aucun pays, y compris la Chine, n’entend devenir la première puissance mondiale, les BRICS imposent néanmoins leur domination. Leur part dans le PIB et dans la population mondiale est non seulement plus élevé que les pays du G7, mais ils détiennent surtout l’essentiel des réserves mondiales en matières premières, dont le pétrole, le gaz naturel, les minerais et métaux précieux, tous nécessaires aux relais de croissance de demain. L’économie n’étant que de l’énergie transformée, cette situation leur permet une position sans égale. Ainsi et depuis plusieurs années, les pays membres de l’alliance se préparent à la création d’un nouveau système financier international. Leurs achats d’or ces dernières années visent d’ailleurs non seulement à se dédollariser mais aussi à disposer d’un métal qui permet, dans toutes les périodes de fin de cycle, d’imposer les conditions d’un nouvel ordre monétaire. C’est ainsi que les États-Unis, en contrôlant près de 80% des réserves mondiales au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ont pu imposer le dollar comme monnaie dominante à travers le monde, l’étalon-or étant alors en vigueur.

Alors que les BRICS contrôlent plus de la moitié de la production d’or, et que leurs réserves ne cessent de croître, la création d’une nouvelle conférence internationale, sur le modèle de Bretton Woods, est aujourd’hui plus probable que jamais. Mais l’hypothèse d’un retour à l’étalon-or ne semble pas envisagée. Dans un monde où la croissance est devenue l’alpha et l’oméga de toutes les économies mondiales, l’avènement d’un tel système financier a peu de chance d’aboutir. L’or joue le rôle de valeur refuge et permet d’assurer, grâce à sa quantité limitée et à son poids, une stabilité que la monnaie-dette ne permet pas. C’est aussi une des raisons pour lesquelles les États membres de l’alliance, nettement moins endettés que les pays occidentaux (hormis la Chine), sont tant intéressés par le métal jaune.

Le projet d’une monnaie unique est donc apparu, lors du sommet des BRICS à Johannesburg en 2023, comme une alternative. Cette monnaie, appelée UNIT, reposerait non pas sur la dette, mais à 60% sur leurs monnaies nationales et à 40% sur l’or. Une telle indexation faciliterait sa diffusion à travers le monde, alors que la confiance dans le dollar n’a de cesse de s’affaiblir face à la multiplication des guerres que de nombreux pays ont subi.

Cette initiative répond à plusieurs ambitions partagées. Les BRICS veulent accélérer la dédollarisation du monde et ne plus être sous la menace de sanctions, comme le sont encore la Russie ou l’Iran aujourd’hui. Or, au même titre que le métal jaune, qui échappe par nature au contrôle de tout État, l’UNIT offrirait aux pays émetteurs une émancipation définitive vis-à-vis de la domination américaine. Tout comme le réseau alternatif au système SWIFT, nommé BRICS Bridge, et la Nouvelle banque de développement, institution financière concurrente au FMI et à la Banque mondiale. Ces nouvelles puissances, autrefois des pays en développement, gardent également en mémoire la décennie perdue des années 1980 causée par les États-Unis, où la brutale hausse des taux d’intérêts par la Fed à la suite du second choc pétrolier avait entraîné une crise de la dette chez nombre de ces pays, notamment en Amérique latine.

L’UNIT permettrait par ailleurs de simplifier leurs achats d’or et ainsi augmenter leurs réserves face aux conflits internationaux et l’instabilité financière permanente. Par la même occasion, elle inciterait les investisseurs à travers le monde à investir dans leurs obligations nationales et ainsi attirer davantage de capitaux, tout en se délaissant des bons du Trésor américain. Enfin, elle servirait, dès aujourd’hui, à renforcer leurs échanges et réduire les coûts de change existant entre leurs monnaies locales et le dollar.

Mais plusieurs obstacles majeurs apparaissent. Premièrement, les intérêts économiques, financiers et géopolitiques de ces pays sont très divergents. La Chine et l’Inde, par exemple, déjà en conflit sur des questions territoriales, ont des visions opposées sur de nombreux sujets, en particulier concernant leurs relations vis-à-vis des États-Unis. Ainsi également de leurs positions respectives sur la guerre en Ukraine, en Iran… Ensuite, ces pays sont présents sur quatre continents différents. Or, tous les projets de monnaie unique ont été pensés pour des États d’une même zone géographique, que ce soit en Amérique latine avec les pays du Mercosur, en Asie avec l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est… L’euro n’a été rendu possible que par une histoire commune entre ses États membres et une proximité géographique qui fait du continent une zone de libre-échange. Avec un bilan, certes, que chacun connaît désormais.

La création d’une monnaie commune suppose également l’abandon total du dollar. Or, pour nombre de ces pays, leur dépendance au système financier américain reste pour l’heure très forte, certains d’entre eux étant endettés en dollars et la fortune de leurs élites est essentiellement en monnaie américaine. Par ailleurs, même si cette situation est temporaire, et que leurs échanges dans des monnaies locales ne cessent de croître, l’hégémonie du dollar persiste et plus encore depuis la guerre en Iran : le dollar représente 57% des réserves mondiales, plus de 50% des exportations mondiales et plus de 60% des émissions de dette en devises étrangères. Le passage d’une hégémonie monétaire à une autre est un processus lent car il implique un basculement complet des rapports de force. La vente d’obligations américaines, nécessaire à la dédollarisation, entraîne par ailleurs une dépréciation monétaire pour le pays vendeur et donc un risque d’inflation importée. À ce titre, Donald Trump avait également annoncé l’an dernier que les pays qui soutiendraient une monnaie concurrente au dollar seraient menacés de droits de douane de 100%, ce qui avait fait reculer certains pays, dont la Russie. Enfin, cette monnaie doit être émise par une banque centrale commune. Or, si la Nouvelle banque de développement pourrait jouer ce rôle, cela impliquerait que chaque pays accepte d'abandonner sa politique monétaire. Étant donné que certaines banques centrales de ces pays ne sont pas indépendantes, cette hypothèse reste peu probable.

Lors du dernier sommet des BRICS l’an dernier à Rio pour une nouvelle gouvernance mondiale, aucuns pays n’avaient donc évoqué l’idée d’une monnaie commune. Si leur volonté de mettre fin à la domination américaine reste unanime, celle d’abandonner leur souveraineté au profit d’une monnaie unique l’est, elle, beaucoup moins. Derrière les déclarations et les effets d’annonce, les faits sont têtus. Avant que tout projet d’une telle envergure voie le jour, les BRICS continuent de se réfugier vers l’or qui joue, en cette période plus que jamais, son rôle historique.

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