L’année 2026 devrait marquer la fin d’un monde. L’intervention au Venezuela a été présentée comme une opération de lutte contre le narcotrafic ; la guerre en Iran, comme une action préventive. Au milieu des deux conflits se cache un double standard à l’œuvre depuis plus d’un demi-siècle. Ce déséquilibre touche à sa fin, emportant avec lui un ordre mondial arrivé à bout de souffle. Et alors que le conflit se prolonge, le dilemme de la banque centrale américaine s’approche à grands pas, au risque d’un effondrement du système financier.
Depuis plusieurs mois, la dédollarisation avance à marche forcée. Les banques centrales disposent désormais plus d’or que de dollars dans leurs réserves et un nombre grandissant de puissances décident de vendre leurs obligations américaines. Alors que le dollar entre dans sa crise finale face à une dette devenue incontrôlable, l’Iran s’impose plus que jamais comme un ennemi direct des États-Unis. Depuis la révolution religieuse de 1979 et les sanctions occidentales répétées sur le pays, l’Iran a fait le choix de se dédollariser. C’est également un pays faiblement endetté avec une dette de 40%/PIB, donc peu dépendant des intérêts étrangers et américains. Enfin et surtout, c’est le sixième producteur de pétrole au monde et, comme le Venezuela, un partenaire proche de la Russie et de la Chine. Un changement de régime en Iran apparaît donc comme une nécessité aux yeux de Donald Trump.
Mais la riposte iranienne visant des infrastructures pétrolières et gazières entraîne une envolée des prix de l’énergie à travers le monde. Une telle situation contraint la Fed à maintenir des taux d’intérêt élevés afin d’éviter une nouvelle spirale inflationniste, ce qui alourdit le service de la dette américaine et accroît le risque de crise financière. Les marchés semblent déjà intégrer ce scénario, comme en témoigne la récente envolée des taux d’intérêt à long terme et la correction des marchés actions,. Le risque s’étend jusqu’au Japon qui, en tant que l’un des principaux détenteurs de dette américaine, constitue un pilier central du système financier international. C’est également ce qui explique la volonté de Donald Trump d’obtenir un cessez-le-feu avec l’Iran, désormais acté.
Cependant, cette guerre n’a rien de comparable aux deux chocs pétroliers des années 1970. Cette période était marquée par une abondance énergétique et monétaire tandis que la révolution des taux d’intérêts a signé le retour de la rareté à tous les niveaux. Pour maintenir son hégémonie, les États-Unis ne doivent plus inonder le monde de dollars mais au contraire réduire leur émission pour conserver sa valeur.
De même, l’inflation actuelle n’est pas causée par un phénomène temporaire, un choc pétrolier —contrairement à 1970 — mais avant tout par une création excessive de monnaie depuis plusieurs décennies, qui s’est peu à peu immiscée dans l’économie réelle et ne pourrait donc être facilement endiguée.
La guerre en Iran n’est à ce titre, comme la guerre en Ukraine, qu’un accélérateur de tendances. Elle contribue non seulement à raviver les pressions inflationnistes outre-Atlantique, déstabilisant par ricochet les marchés financiers, mais aussi à accélérer la dédollarisation du monde. Après plus d’un mois de conflit, l’Iran — qui ne contrôlait pas initialement le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 à 25 % du commerce maritime de pétrole — est parvenu à en perturber fortement le trafic, tout en imposant à certains navires de régler leurs cargaisons en yuan. À noter que Téhéran échange déjà plus de 90 % de son pétrole avec la Chine, principalement dans la devise chinoise.
Ce mouvement s’observe également à l’échelle mondiale : les banques centrales étrangères ont réduit leurs avoirs en bons du Trésor à leur plus bas niveau depuis 2012. Les obligations américaines apparaissent dès lors moins clairement comme une valeur refuge. Certains investisseurs préfèrent désormais acquérir des obligations d’autres pays puis les convertir en dollars, plutôt que d’investir directement dans des Treasuries.

Certes, la remontée des taux d’intérêt renforce, à court terme, l’attractivité du dollar, ce qui tend à faire reculer le cours de l’or. Mais cette évolution devrait rester transitoire. D’une part, la corrélation historique entre l’or et la monnaie américaine s’est atténuée ces dernières années. D’autre part, l’appréciation actuelle du dollar reflète en grande partie sa progression face aux devises émergentes, dont les économies sont étroitement liées aux échanges avec les monarchies du Golfe. Par ailleurs, l’or est soutenu par des facteurs structurels antérieurs au conflit iranien et susceptibles de perdurer. Enfin, la création croissante de dollars réduit mécaniquement la confiance qui lui est accordée.
Cette confiance ne s’érode plus seulement parmi les pays engagés dans un processus de dédollarisation ni chez un nombre croissant d’investisseurs : elle recule également au sein des institutions financières et des ménages américains, confrontés depuis des décennies à l’érosion du pouvoir d’achat du billet vert. Depuis le déclenchement de la guerre en Iran, plusieurs banques et fonds d’investissement ont ainsi mis en place des plafonds de retrait afin de prévenir des sorties massives de liquidité et une crise de confiance, celle-ci étant pourtant inéluctable.
Mais cette fois, la Fed, plus que jamais confrontée à ses responsabilités, ne pourra pas intervenir comme par le passé sans risquer de déclencher une nouvelle crise inflationniste, susceptible d’ébranler durablement la crédibilité du dollar. Nous anticipons ce scénario depuis plusieurs années, et le nouveau conflit en confirme la trajectoire.
Cette situation explique enfin, par effet analogue, l’éloignement de nombreux pays vis-à-vis des États-Unis, y compris ses alliés historiques. D’ailleurs, après la volonté de l’Allemagne et de l’Italie de rapatrier leur or stocké outre-Atlantique, la France a récemment vendu l’or qu’elle détenait à New York pour reconstituer ses réserves à Paris. Car au-delà de la défiance envers le dollar et le système financier américain, c’est la confiance dans la première puissance mondiale qui se trouve fragilisée. Et l’or joue, à ce titre, non seulement son rôle historique de valeur refuge, mais aussi d’instrument de souveraineté…
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