Alors que Donald Trump cherche à résister à l’histoire, la première puissance mondiale conserve pour l’heure sa domination. Mais on ne peut déroger à l’ordre des choses sans finir par être rattrapé par la réalité. Le grand cycle sur lequel les États-Unis ont construit leur puissance atteint, peu à peu, sa phase terminale. Ce n’est plus qu’une question de temps.

Un premier bilan pourrait être dressé de la politique économique de Donald Trump. Après plus d’un an de mandat, le patriotisme mis en place semble pour l’instant porter ses fruits : les marchés financiers atteignent des sommets, le dollar se trouve en ce moment renforcé et un afflux massif de capitaux se dirige vers la première puissance mondiale, en particulier depuis l’Europe. Tout laisse donc à penser que le président américain permet aux États-Unis de conserver leur domination.

Mais une telle analyse oublierait l’essentiel : depuis la fin de l’étalon-or en 1971, l’économie américaine est portée par une création monétaire en hausse permanente dont l’évolution serait hypothétiquement éternelle. Or, cette croissance étant permise avant tout par la dette, la première puissance mondiale a fini par en être entièrement dépendante, jusqu’à y recourir comme un instrument de contrôle du temps pour retarder sa chute inévitable. Chaque crise a ainsi été enrayée par un soutien toujours plus important de liquidités, donc de dettes, par la Fed.

La récente crise du crédit privé en est une nouvelle preuve. Malgré un resserrement monétaire permanent et des hausses progressives de taux depuis 2022, le bilan de la banque centrale américaine est reparti à la hausse depuis décembre dernier grâce à la mise en place d’un nouveau programme. La Fed n’a donc pas besoin de baisser ses taux d’intérêts car cette crise est endiguée par l’injection d’argent frais sur les marchés. À ce soutien financier s’ajoute aujourd’hui également un autre soutien plus implicite mais désormais nécessaire : face à la guerre en Iran et le risque d’un krach financier, Donald Trump multiplie les déclarations pour rassurer les marchés, dont l’hypothèse d’une réouverture prochaine du détroit d'Ormuz. Cette action permet non seulement de protéger le système financier américain mais surtout repousser plus encore dans le temps le dilemme de la Fed, condamnée dans tous les cas à choisir à terme entre une crise financière et une crise inflationniste.

Dans ce contexte, la première puissance mondiale a donc recours à des mesures de plus en plus inédites. Le Trésor américain, pourtant surendetté, se trouve également mobilisé pour soutenir l’économie américaine. Alors que le conflit au Moyen-Orient perdure et que les pays du Golfe sont contraints de repenser leur modèle économique, des lignes de swap en dollars ont été créées par le Trésor pour éviter une vente forcée des actifs détenus par les monarchies. Ces actifs étant majoritairement recyclés en obligations et actions américaines depuis le partenariat historique mis en place avec les États-Unis et la création des pétrodollars en 1974, des ventes massives entraîneraient une hausse immédiate des taux d’intérêts américains et un renchérissement de la charge de la dette du pays. Ces prêts en dollars et réglés en monnaie locale permettent donc d’apporter des liquidités abondantes et nécessaires aux monarchies. Ce dispositif avait d’ailleurs été mis en place par le Trésor pour la première fois l’an dernier pour soutenir l’économie argentine et permettre à Javier Milei de remporter les élections législatives.

Les États-Unis demandent implicitement aux États du Golfe de continuer à les soutenir jusqu’à obtenir une victoire en Iran et ainsi conserver leur domination dans la région. Ces pays sont par ailleurs d’historiques financeurs de la dette américaine. Or, l’effondrement de leurs revenus pétroliers pourrait à terme les contraindre à cesser leurs achats (tout comme d’autres pays, dont ses « alliés » historiques comme les États européens, confrontés à l’envolée du prix de leurs importations de gaz et de pétrole, ainsi qu’un bras de fer avec les États-Unis), ce qui entraînerait une augmentation d’autant plus forte des taux d’intérêts outre-Atlantique. Dans une forme de cannibalisme financier, horizon unique du capitalisme, les États-Unis pourraient dès lors finir par être les seuls acheteurs de leur dette, ce qui signerait, par définition, la fin du privilège exorbitant du dollar. Le Trésor prévoit d’ailleurs à ce titre, après la Fed, de racheter près de 12 milliards de dollars de dette publique sur le mois de juin.

Ainsi, même si les États-Unis parviennent à attirer massivement des capitaux étrangers du fait de la crise au Moyen-Orient, et la nécessité pour de nombreux États d’obtenir des dollars pour protéger leurs devises, la dédollarisation, déjà en marche, va s’accélérer au cours des mois à venir. Cette tendance, combinée à la monétisation croissante de leur dette, conduira par conséquent à une dépréciation brutale de la monnaie américaine et à une remontée de l’inflation. Or, l’inflation repart déjà à la hausse, à 3.8% en avril aux États-Unis, comme nous l’anticipions étant donné qu’elle est devenue une nouvelle réalité dans ce nouvel ordre mondial.

En cette période historique de fin de cycle, les États-Unis sont donc confrontés au scénario du pire : une inflation en hausse avec des taux d’intérêts élevés. L’incapacité de choisir entre le relèvement brutal des taux d’intérêts, qui conduirait à l’avènement d’une crise financière mondiale, et une baisse des taux, qui accélèrerait l’inflation et précipiterait la crise de confiance dans le dollar, oblige aujourd’hui la première puissance mondiale à un entre-deux dont les conséquences ne vont cesser de croître. Or, quand on refuse de voir la vérité en face, celle-ci finit dans tous les cas par s’imposer : les taux longs atteignent des niveaux historiquement élevés (le taux à 30 ans atteint déjà son plus haut niveau depuis 2007) et les banques américaines enregistrent des pertes non-réalisées de près de 300 milliards de dollars. Ces pertes sont liées aux hausses successives de taux qui déprécient la valeur réelle des obligations détenues. Or, ce scénario est amené à s’aggraver : plus l’inflation s’accélère, plus les taux augmentent, plus le risque de ventes en chaîne se multiplie, et le l’hypothèse d'une contagion bancaire s’accroît.

Face à cette instabilité financière croissante, l’or sera le grand gagnant. Malgré un recul temporaire, lié à la hausse du rendement des obligations américaines et du fait que le métal jaune ne génère pas de rendement direct, son rôle de valeur refuge va s’accélérer à mesure que le dilemme inévitable de la Fed se rapproche. Après avoir enregistré l’an dernier sa meilleure performance depuis la crise pétrolière de 1979, tous les scénarios restent aujourd’hui possibles, d’autant que l’instauration d’un nouveau système financier international est plus probable que jamais. Les banques centrales prévoient pour l’écrasante majorité d’augmenter leurs réserves d’or au cours de l’année, alors même qu’elles représentent déjà près de 30% des réserves totales (soit le niveau le plus élevé depuis 1993) et constituent désormais la première réserve mondiale devant les obligations américaines. L’attrait des institutions monétaires va également renforcer la demande des investisseurs mondiaux du fait de la confiance qu’il entraîne.

 

 

Enfin, l’or étant un reflet du basculement des équilibres mondiaux (d’où les achats croissants des pays des BRICS), la volonté de Donald Trump de procéder à un inventaire physique des stocks du pays montre non seulement que les États-Unis cherchent, en vain, à rester dans l’histoire, mais surtout que l’or va continuer de jouer un rôle incontestable.

 

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