Quand le monde d’hier s’efface, l’Europe, dont le modèle reste inchangé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, est rattrapée par l’histoire. Alors que les prochaines décennies se décideront dans les années à venir, les pays européens se retrouvent plus que jamais à l’heure des choix.

L’Europe telle qu’elle existe aujourd’hui s’est développée dans le sillage de la mondialisation. Le Traité de Rome, la création du marché unique pendant la libéralisation financière des années 1980, le Traité de Maastricht et la naissance de l’euro ont créé les conditions pour permettre au Vieux-continent de prospérer. Des décennies durant, dans l’hypothèse que cet ordre serait amené à durer et sans absence de vision, l’Europe a donc décidé de déléguer son destin à des puissances étrangères, que ce soit son commerce extérieur à la Chine, son énergie à la Russie, ou encore sa sécurité aux États-Unis. Le continent a suivi la marche du monde et s’est organisé selon la loi du plus fort, sous la tutelle de l’Union européenne. Les pays du Nord, dont la situation géographique leur permet une stabilité évidente, ont ainsi largement profité de la construction européenne, au détriment des pays du Sud. La crise de 2008 et celle des dettes souveraines qui en a suivi en ont été l’illustration la plus évidente : les principaux pays touchés ont été avant tout la Grèce, le Portugal, Chypre, l’Italie et l’Espagne.

Mais le monde a changé. Dans l’ère de polycrises dans laquelle nous entrons, où l’ordre des choses s’impose, l’ensemble des fragilités du Vieux-continent ressortent donc au grand jour. Les gagnants d’hier se trouvent aujourd’hui être les perdants — l’Allemagne devient l’homme malade de l’Europe. Entre désindustrialisation, croissance atone, perte de compétitivité, production ralentit… les pays européens découvrent ainsi, dans la souffrance, qu’ils ne peuvent rivaliser dans le monde qui s’ouvre. D’autant qu’ils ne disposent ni de l’hégémonie du dollar comme les États-Unis, ni d’une politique centralisée comme la Chine. Avec une situation financière inextricable et un budget européen presque inexistant (moins de 1% du PIB), aucun investissement d’ampleur n’est par ailleurs rendu possible. Enfin, l’absence d’harmonisation fiscale et budgétaire sur le Vieux-continent limite la capacité des pays européens à agir collectivement.

Dès lors, l’Europe se trouve non seulement impuissante mais, également, menacée par son absence d’autonomie et la fin d’un ordre international pacifié. Sa vassalisation à l’égard des États-Unis est, à ce titre, plus évidente que jamais. La guerre persistante en Ukraine ne cesse de le montrer. Avec la destruction de Nord Stream 1 et Nord Stream 2, la première puissance mondiale est parvenue à un coup double : éloigner davantage l’Europe de la Russie et remplacer les achats européens de gaz russe par de l’énergie venue d’outre-Atlantique. Mais cette situation est d’autant plus critique aujourd’hui étant donné que l’Europe devient l’unique financeur de l’Ukraine à travers un matériel militaire qu’elle achète pourtant aux États-Unis, alors même que Washington a retiré tout soutien en faveur du régime de Kiev. Enfin, l’adhésion probable de l’Ukraine à l’Union européenne entérinerait définitivement cette vassalisation du fait de la vague massive de délocalisations qui en résulterait et dont les effets seraient tragiques pour les pays européens.

Mais cette dépendance est, au fond, devenue si profonde qu’elle ne semble plus permettre un retour en arrière, sauf à entrer en confrontation directe avec les États-Unis. Aucune riposte ou politique commerciale n’est donc véritablement envisagée. Pis encore : les pays européens se résignent à cette situation, comme en témoigne le récent vote favorable aux droits de douane asymétriques des États-Unis sur les importations européennes, ou encore son alignement persistant sur l’agenda américain dans une guerre commerciale croissante avec la Chine. À ce rythme, nous pouvons dès lors faire le constat que le sort de l’Union européenne restera scellé à celui des États-Unis et que la chute inévitable de la première puissance mondiale se soldera, au même moment, par celle de l’Union européenne.  

À rebours du discours de ses pères fondateurs, l’Europe ne progresse donc pas dans les crises mais voit, au contraire, son déclin s’accélérer. Après la crise de 2008, ayant davantage touché les pays européens que les États-Unis, puis la crise sanitaire et la guerre en Ukraine, le conflit en Iran et la nouvelle crise énergétique qui en découle en sont une nouvelle preuve. Alors que la BCE pensait l’inflation définitivement endiguée (après l’avoir déclarée comme transitoire), celle-ci repart à la hausse et menace de s’installer durablement du fait de l’endettement croissant des États membres, du vieillissement accéléré sur le continent, du retour du protectionnisme, ou encore des pénuries à venir. Par ailleurs, la dépréciation temporaire de l’euro face au dollar, liée à la hausse des rendements obligataires américains, accroît le prix des produits importés sur le Vieux-continent. Enfin, sans indépendance stratégique, les pays européens seront également parmi les pays les plus touchés par la hausse des prix lors des années à venir, alors que la rareté revient à tous les niveaux. Et le retour de l’inflation, loin de renforcer leur compétitivité, ou encore moins réduire leur dette, menace déjà près d’1,3 millions d’emplois sur le continent.

Mais le principal danger réside avant tout, comme depuis toujours, dans le risque d’un éclatement de la zone euro lié à un accroissement des écarts de taux entre plusieurs pays, notamment entre la France et l’Allemagne. Or, la révolution inévitable des taux d’intérêts pour lutter contre l’inflation (comme en témoigne la récente augmentation par la BCE sur le mois de juin), et l’envolée mécanique de la dette des pays européens (Bruxelles a compris l’impuissance d’un plafond de 60% de dette/PIB), ne vont faire qu’aggraver cette situation. La BCE ne peut plus contrôler ni le risque ni le temps comme autrefois (d’autant qu’elle est par ailleurs affectée par des fonds propres négatifs qui entachent sa crédibilité). Cela hante aujourd’hui plus que jamais l’institution de Francfort dont l’objectif premier est, certes, le maintien de la stabilité des prix, mais avant tout la protection la zone euro. Du fait de la contrainte d’une politique monétaire unique pour vingt-et-un pays, faute de ne plus pouvoir baisser ses taux d’intérêts, la BCE pourrait donc être obligée, comme elle l’a déjà fait par le passé, de déroger à ses règles historiques de neutralité de marché pour racheter les dettes des seules pays concernées par une crise de la dette. La France, deuxième puissance économique de la zone euro, est aujourd’hui menacée par une telle situation, d’autant que son déficit devrait augmenter en 2027 et que les élections présidentielles laissent craindre à tout moment une attaque des marchés.

Mais, toutes choses égales par ailleurs, cette action ne ferait au fond que repousser plus encore les conséquences d’une crise future, accroître les inégalités de richesse sur le continent et accélérer la concentration bancaire et financière (comme en témoignent le rachat d'UniCredit sur Commerzbank et de la banque portugaise Novo Banco par BPCE), au détriment de l’économie réelle et du tissu productif des États membres. Ce scénario est d’autant plus probable que les États membres plus largement entendent poursuivre cette fuite en avant et ce à travers la construction d’un unique État européen pour permettre, entre autres, l’augmentation du budget fédéral, l’amélioration du marché unique, la mise en place d’emprunts communs, ou encore l’euro numérique qui servirait de relais en cas de crise, et dont la mise en place est prévue en 2029 après l’adoption récente au Parlement européen. Comme si renforcer un cadre qui fonctionne déjà mal était la solution, d’autant que tout pays serait, de surcroît, comptable des erreurs de ses voisins. Ainsi, les pays européens se retrouvent plus que jamais à l’heure des choix et doivent comprendre, au plus vite, qu’aucun changement en commun n’adviendra tant que chacun d’entre eux ne détient pas les clés de son propre destin. Leur survie en dépend.

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