Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.

Alfred de Vigny

 

J’ai souvent écrit qu’avec plus de cinquante ans d’expérience dans les marchés, je me sentais parfois comme une bête sauvage dans une forêt quand, d’un seul coup, tous les oiseaux s’arrêtent de chanter.

À tout hasard, je détale, en me disant « ça sent le loup », en espérant que certains autres animaux détalent moins vite et se feront attraper à ma place.

Eh bien, les oiseaux ont cessé de chanter, ce qui veut dire qu’un ou plusieurs grands carnassiers sont dans la forêt et qu’il se prépare quelque chose.

Mais pour l’instant, je n’ai pas détalé droit devant moi tant je me dis que ce qui est peut-être en train d’arriver est simplement que de jeunes et ambitieux loups ont simplement décidé de se payer le loup dominant et vieillissant et que du coup, le niveau de danger va baisser sensiblement dans ma forêt préférée, au moins pour un temps.

Je m’explique.

Dans ma forêt, le chef loup, depuis des lustres, c’était bien sur les États-Unis, dominant le reste du monde militairement, scientifiquement, culturellement… financièrement et que sais-je encore.

Honnêtement, depuis vingt ans, le chef loup a fait bêtise sur bêtise et je me dis, peut-être à tort, qu’il est temps de le remplacer.

Mais il me surprendrait que le loup américain meure dans le silence comme le loup d’Alfred de Vigny.

Je crains le fracas et le chaos.

Et cette domination s’exerçait par l’intermédiaire de la monnaie US, le dollar.

J’ai souvent rappelé dans le passé le fameux privilège impérial dont bénéficiait le dollar, tel que décrit par Jacques Rueff. J'ai souvent dit aussi que ce privilège était condamné à disparaître depuis que les États-Unis ont décidé, après les attentats du 11 septembre 2001, d’extra territorialiser le droit américain à quiconque utiliserait le dollar en dehors du territoire.

La plupart des observateurs étaient d’accord avec mon analyse, mais presque tous pensaient que cela prendrait des décennies.

Eh bien, grâce à l’administration Biden, ce résultat va sans doute être atteint beaucoup plus rapidement que prévu.

Résumons en quelques lignes en quoi consiste ce privilège impérial.

Tout pays qui n’est pas producteur d’énergie a besoin d’importer du pétrole. Et ce pétrole est toujours payé en dollar.

Pourquoi ? Parce que les États-Unis ont gagné la Seconde Guerre mondiale !

Chaque pays doit donc se procurer des dollars pour pouvoir importer de l’énergie, ce qui est vital. Il ne peut pas payer son pétrole, par exemple, dans sa monnaie ou dans celle de son fournisseur.

C’est ce que l’on appelle le « cours forcé ».

Ce qui implique que les États-Unis :

  • Laisse le pays vendre ses produits et services sur son territoire, mais les États-Unis et ses alliés peuvent vendre librement chez lui.
  • Laisse ce pays emprunter des dollars auprès des banques américaines.
  • Consente à ce que la banque centrale puisse ouvrir un compte auprès de la Fed.
  • Consente à ce que la Fed gère ses réserves de change en dollar, en achetant des bons du trésor US.
  • Consente à ce que le pays puisse se servir du système de paiements internationaux SWIFT.
  • Oblige le pays à accepter que le droit américain s’applique à toute transaction en dollar faite par le pays avec un tiers.
  • Autorise les États-Unis à prélever des impôts sur d’autres pays en payant des taux réels négatifs sur les obligations du Trésor US achetées par ce pays, pour pouvoir éventuellement acheter du pétrole avec les dollars…

Cela revient à dire que les États-Unis se sont octroyés un droit de vie ou de mort sur tout pays importateur d’énergie, surtout depuis la mise en place de l'Article 5 du Traité de Washington suite aux attentats du 11 septembre 2001.

Au fond, le privilège impérial consistait en ce que, pour avoir de l’énergie, il fallait passer par le dollar, ce qui voulait dire qu’aucun pays n’était souverain, sauf les États-Unis.

De plus, les États-Unis sont en train d’essayer d’étendre ce pouvoir aux pays exportateurs d’énergies (cf. la guerre contre la Russie).

Et là, ça coince.

Les Américains ne connaissent pas l’Histoire avec un grand H.

Toute personne qui étudie les sujets militaires sait qu’il y a deux pays à ne pas attaquer : l’Afghanistan et la Russie.

Les États-Unis, tout pénétrés qu’ils sont de leur propre omnipotence, et sortant d’une défaite en Afghanistan, ont décidé de s’attaquer à la Russie, ce qui fait preuve d’une remarquable inconscience.

Et pour faire bonne mesure, toujours diplomatiquement habiles, ils ont déclaré haut et fort qu’ils s’attaquaient à la Russie, mais que le vrai ennemi était la Chine et qu’une fois débarrassés de la Russie, on allait voir ce qu’on allait voir. Ce qui a poussé la Russie dans les bras de la Chine, alliance qu’il aurait fallu éviter à tout prix.

Mais ce n’est pas tout.

L’Hubris américain est en train de détruire le cœur même du privilège impérial, c’est-à-dire le contrôle des États-Unis sur le paiement de l’or noir.

Selon des « sources bien informées », l’Arabie Saoudite serait en train de négocier avec la Chine pour que le pétrole acheté par la Chine (le plus gros importateur de pétrole au monde), soit réglé en yuan et non plus en dollar américain.

Déjà, l’Inde, qui n’avait jamais acheté du pétrole à la Russie, s’est mise à en acheter des quantités considérables tout en payant pour ces achats en roupies indiennes.

Les Émirats arabes unis sont en discussion pour « diversifier » leurs sources de revenus…

La Turquie (membre de l’OTAN) négocie avec… la Russie pour émettre une cryptomonnaie stable basée sur l’or et l’énergie. L’Iran ferait partie de ces discussions.

Et le bruit court que la Chine, l’Inde, la Russie, l’Afrique du Sud et le Brésil seraient en train de plancher sur un réseau de paiement électronique concurrentiel à SWIFT (le réseau créé et dominé par les États-Unis), et que ces pays chercheraient à mettre au point une nouvelle unité de compte pour le commerce international basée sur un mélange (or + énergie).

Cette nouvelle « monnaie » deviendrait celle des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Afrique du Sud, Chine) auxquels s’ajouteront l’Iran, la Turquie, l’Algérie…

Ce qui revient à dire que le dollar, cessant d’être une unité de compte et un outil de transaction, ne serait plus à terme une monnaie de réserve et redeviendrait simplement la monnaie américaine, un peu comme la livre sterling passa de monnaie de réserve à monnaie nationale après la Deuxième Guerre mondiale.

Les négociations pour que cela arrive le plus vite possible ont lieu en ce moment même.

Il est donc à peu près certain que nous allons tout droit vers un bouleversement monétaire comme le monde n’en a pas vu depuis un siècle.

Très curieusement, les marchés agissent comme si la seule chose qu’il fallait surveiller restait les banques centrales, ce qui est une erreur logique considérable.

Je m’explique.

Les banques centrales opèrent à partir d’un cadre politique qui a été défini par les gouvernements représentant des États souverains.

Je viens d’écrire dans les pages précédentes que le cadre juridique établi en 1945, et modifié en 1972 et 2012, allait disparaître.

Ergo, suivre les banques centrales n’a plus aucun intérêt.

Il faut investir en fonction de ce devrait être le prochain ordre monétaire et en fonction de ce que je sais des économies des grands joueurs, aujourd’hui.

Qu’est que je sais ?

  1. Je sais que tout le monde attend une récession dans les pays de l’OCDE.
  2. Je sais que cette récession (d’après les économistes qui se trompent toujours) va entraîner un ralentissement de la hausse des prix, ce qui permettra aux banques centrales de l’OCDE de baisser leurs taux courts et fera repartir les marchés des actions à la hausse.

Et donc je sais que le consensus est investi dans les obligations de la zone de l’OCDE et attend l’occasion d'entrer de nouveau dans les valeurs de croissance aux États-Unis.

Je sais donc que la plupart des gérants, comme les généraux français en 1940, sont près pour la guerre qui a déjà eu lieu et attendent soigneusement les Allemands en Belgique.

Mais par-dessus tout, je sais que les marchés financiers ont été inventés pour rendre le maximum de gens le plus malheureux possible et le plus souvent possible.

Dans cet esprit, je me dis que ce qui tuerait la plupart des gestions institutionnelles serait que l’Asie se mette à croître comme jamais, que nous n’ayons pas de récession mondiale en 2023, tandis que la dédollarisation du monde se précisera.

Que se passerait-il sur les marchés dans ce cas-là ?

  1. Je sais que le monde est au bord d’une pénurie d’énergie fossile puisque que la Chine vient d’ouvrir son économie après trois ans de fermeture et que, du coup, la demande de pétrole en Chine va monter de 2 à 3 millions de barils/jour, ce qui amènerait l’offre de pétrole en dessous de la demande de pétrole.
  2. Il est donc très probable que le pétrole reparte à la hausse fortement.
  3. Par conséquent, nos taux d’inflation en Europe et aux États-Unis feront un plus bas vers février – mars avant de repartir fortement à la hausse tandis que les déficits extérieurs en Europe se creuseront encore plus. Quant aux déficits budgétaires ils exploseraient à la hausse, ce qui rendrait les subventions aux moulins à vent et aux miroirs magiques impossibles et voilà qui sonnerait le glas des investissements ESG.
  4. Voilà qui ne présage rien de bon pour les sociétés vendant au consommateur de la zone euro.
  5. Je sais que l’or et les marchés obligataires des BRICS seront l’ancre du nouveau système monétaire mondial.
  6. Je sais que les pays asiatiques ont des monnaies sous évaluées, une bonne croissance économique, des excédents ou des équilibres budgétaires, des comptes courants excédentaires et que leurs politiques monétaires sont restées raisonnables pendant la crise du covid.
  7. Je sais qu’un grand nombre de ces pays risquent de payer leur pétrole dans leur monnaie locale.
  8. Je sais qu’en Asie, il risque d’y avoir une hausse des monnaies, une hausse des actions et une stabilité ou une baisse des taux longs.

Et donc, j’ai de l’or, des obligations asiatiques et des actions tirant une majorité de leur chiffre d’affaires directement ou indirectement de l’Asie et cela inclut des pétrolières classiques.

Rien de changé, mais j’ai de plus en plus confiance dans ce portefeuille que personne ne détient, sauf quelques lecteurs de l’IDL, bien sûr.


Source originale: Institut Des Libertés