Par Fabien Buzzanca

L’or et le bitcoin profitent de la terrible épidémie de coronavirus qui frappe plusieurs pays à travers la planète. Le métal précieux et la plus célèbre des cryptomonnaies voient leurs prix augmenter à mesure que la panique gagne le monde. Comment analyser cette hausse ? Sputnik a demandé son avis à Philippe Herlin, chroniqueur pour OR.FR. 

La crise du coronavirus permet à l’or de montrer sa qualité de valeur refuge. Alors que le virus Covid-19, qui a fait plus de 2.700 morts à travers la planète, commence à toucher sérieusement l’Europe, Italie en tête, le cours du métal précieux en profite pour grimper. Le 24 février, il a atteint un plus haut en sept ans à 1.689,31 dollars l’once. Si le lendemain, il a rechuté, la faute à des ventes massives de contrats d’or papier sur les marchés à terme, selon plusieurs observateurs, il évoluait encore autour des 1.645 dollars le 26 février (et à un plus haut historique en euros), un montant bien plus élevé qu’avant la crise du coronavirus.

 

 

​Il faut dire que l’heure est à l’inquiétude sur les marchés. Kristalina Georgieva, directrice du Fonds monétaire international (FMI) a affirmé que l’épidémie de coronavirus mettait "en péril la reprise de l’économie mondiale". La Chine, atelier du globe, tousse et c’est le monde qui s’enrhume. L’inquiétude est notamment forte concernant les chaînes d’approvisionnement. Une situation morose qui permet à un autre actif de tirer son épingle du jeu : le bitcoin. Si elle a eu tendance à baisser ces derniers jours, la cryptomonnaie connaît une trajectoire ascendante depuis le début de l’année. Le 10 février, son prix a franchi les 10.000 dollars, un plus haut depuis septembre 2019.

Alors, 2020 année de l’or et du bitcoin ? Sputnik France a interrogé Philippe Herlin, docteur en économie du Conservatoire National des Arts et Métiers, auteur de "L’or, un placement d’avenir" aux éditions Eyrolles et chroniqueur pour le site OR.FR.

Sputnik France : Si l’or a toujours été une valeur refuge, David Govett, analyste pour Marex Spectron, juge que la réaction du marché est "excessive". Qu’en pensez-vous ?

Philippe Herlin : Je ne suis pas d’accord. Les inquiétudes liées à la crise du coronavirus sont réelles. À l’heure actuelle, il est impossible de savoir quelle ampleur elle va prendre, mais il suffit de regarder les derniers chiffres concernant l’Italie ou la Corée du Sud pour constater que l’épidémie est loin d’être enrayée. Sans parler du fait que l’on constate une chute des bourses à travers la planète. Il est toujours possible qu’un vaccin soit trouvé la semaine prochaine et que la crise cesse dans un avenir proche, mais rien n’est certain. Il y a donc des raisons de s’inquiéter et je ne constate pas de surréaction des marchés au niveau de l’or par rapport à ce qu’il se passe aujourd'hui.

Sputnik France : Avec une épidémie de coronavirus qui est loin d’être contenue, le Brexit, les tensions géopolitiques avec l’Iran, en Libye, en Syrie, la guerre commerciale américano-chinoise, ne sommes-nous pas face à un contexte idéal pour une envolée des prix de l’or ?

Philippe Herlin : Si, et il faut bien comprendre que le cours de l’or avait déjà commencé à monter bien avant la crise du coronavirus. Effectivement, le Brexit, les tensions géopolitiques ou la guerre commerciale l’expliquent en partie. Mais je pense que la raison principale est à chercher du côté de l’échec des Banques centrales. Elles sont coincées avec des politiques de taux faibles, voire de taux zéro ou même négatifs. Prenez la Réserve fédérale américaine [FED Ndlr]. Après avoir remonté ses taux à plusieurs reprises, dans l’esprit de revenir à une certaine normalité, elle les a baissées à nouveau. Elle a de plus relancé un programme d’assouplissement quantitatif [quantitative easing ndlr] déguisé, en injectant massivement des liquidités sur le marché interbancaire, ce qu’on appelle la crise du marché REPO. Est-ce une banque américaine en difficulté, est-ce une filiale américaine d’une banque européenne ? L’explication la plus avancée serait que l’émission de dette américaine atteint de tels niveaux que le marché a du mal à l’absorber. La FED serait donc obligée de venir en soutien. Nous ne savons pas trop ce qu’il se passe, mais il y a des inquiétudes. Tout cela sans parler de la Banque centrale européenne qui n’envisage même pas de remonter les taux et continue avec des taux zéro, voire négatifs. Elle a même relancé un quantitative easing juste avant le départ de Mario Draghi, avec 20 milliards d’euros mensuels injectés dans l’économie. Les opérateurs et les investisseurs comprennent que les Banques centrales sont coincées, ce qui explique ce mouvement vers l’or physique.

Sputnik France : Le 25 février, au lendemain d’un record en sept ans, le prix de l’or a assez brusquement chuté. Plusieurs observateurs pointent la vente massive de contrats à terme pour expliquer cette chute. Quelle est votre analyse ?

Philippe Herlin : Ce genre d’événement est bien connu de ceux qui suivent le marché de l’or de près. La Banque centrale américaine ne veut pas que l’or atteigne des sommets. La hausse de l’or est la manifestation d’une défiance envers le dollar. La FED veut que ce soit le billet vert qui soit la monnaie refuge et non l’or. Quand le cours de l’or monte de façon régulière plusieurs jours de suite, en général, on assiste à une vente à découvert d’un montant important, réalisée par une banque commerciale américaine pour le compte de la FED. Une telle démarche provoque une chute du cours qui n’a pas de rationalité économique. Son auteur perd de l’argent. Le contexte est haussier et cela n’a aucun sens de parier à la baisse. Le but de tout cela est simplement casser la dynamique haussière du cours de l’or. Une telle stratégie a du sens quand les raisons qui font que le cours de l’or monte ne sont pas très importantes. Mais le contexte actuel, notamment avec des Banques centrales impuissantes et une crise du coronavirus qui inquiète la planète, fait que les raisons qui poussent le cours de l’or à la hausse sont solides. Il a d’ailleurs repris sa course à la hausse après cet événement que l’on pourrait qualifier de piqûre de moustique, vu le tableau actuel.

 

 

​Sputnik France : Vous êtes un expert du bitcoin, que vous conseillez d’acheter. Jusqu’où peut-il profiter du contexte actuel pour grimper ?

Philippe Herlin : Effectivement et c’est intéressant. Il était déjà monté lors de périodes de crise, notamment au plus haut des tensions américano-iraniennes au début de l’année. Il l’a fait de façon concomitante avec la montée des cours de l’or. Un tel comportement de cette cryptomonnaie fait se poser la question de sa qualification en tant que valeur refuge. Cela peut se comprendre pour des raisons intrinsèques. Tout d’abord, sa quantité limitée. Aujourd’hui, environ 18 millions de bitcoins circulent et il n’y en aura pas plus de 21 millions. C’est une denrée rare et nous n’assisterons pas à une impression de bitcoins comme nous pouvons le voir avec les planches à billets des Banques centrales. Tout ceci fait que nous parlons d’“or numérique” quand nous parlons d’une telle cryptomonnaie.

Sputnik France : Vous mettez ces deux actifs sur le même plan ?

Philippe Herlin : Si nous regardons dans le détail, nous nous apercevons que ces derniers jours, le bitcoin a un peu baissé alors que les inquiétudes sur le coronavirus ont augmenté. Dans la même période, le cours de l’or a lui grimpé. Le métal jaune est une mesure plus fine et précise du stress qui pèse sur l’économie mondiale. Il faut bien se rendre compte que le marché du bitcoin pèse une goutte d’eau au sein de la finance internationale. Le bitcoin est donc soumis à beaucoup de volatilité et, au jour le jour, l’or est un indicateur plus précis. Ceci étant dit, je pense que pour un investisseur qui réfléchit sur le long terme, le bitcoin est un investissement refuge fiable au même titre que l’or, d’autant plus que ces actifs ne circulent pas dans le circuit bancaire ce qui les protégera d’une crise comme l’on a pu voir en 2008.

Sputnik France : Les bourses ont tendance à souffrir actuellement. Kristalina Georgieva, président du FMI, parle d’une épidémie mettant "en péril la reprise de l’économie mondiale". Le coronavirus peut-il la faire dérailler ?

Philippe Herlin : Pour commencer, je n’ai pas constaté de reprise mondiale. Au Japon ou en Europe, ce n’est clairement pas le cas. Par contre, ça l’est aux États-Unis, où la croissance est plutôt forte, de l’ordre de 3%. Pour le moment, ils ne sont que marginalement touchés par l’épidémie de coronavirus. Si elle devait se prolonger et les frapper sérieusement, nous pourrions assister à une chute de la croissance américaine, qui pourrait avoir de grandes répercussions sur l’économie mondiale et l’élection américaine. Et évidemment, de grandes inquiétudes concernent la Chine, pays le plus touché et usine du monde. Une Chine à l’arrêt mettrait en péril les chaînes d’approvisionnement à l’international et cela pourrait certainement entraîner une crise planétaire.