Le déconomètre de la « gens jacassière », comme l’appelait monsieur Barre, a sauté à l’occasion de la crise ukrainienne. Le déconomètre est cet instrument extraordinairement efficace que certains d’entre nous ont entre les deux oreilles et qui nous permet de juger de la qualité des jugements qui sont avancés dans une période de crise, qu’elle soit familiale, locale, politique ou internationale. Et, comme le disait le Président Pompidou, lorsque les bornes sont dépassées il n’y a plus de limites.

Et dépassées, elles l’ont été.

Je n’ai pour ainsi dire jamais vu, lu et entendu autant d’âneries qu’en ce moment et, apparemment, nos gouvernements où officient de grandes âmes sensibles et compatissantes ne se contentent pas de proférer bêtise sur bêtise, mais ils en écrivent aussi et surtout en commettent tant et plus.

Mon but, encore une fois, n’est pas de porter un jugement moral ou politique sur le conflit qui oppose les deux pays mais de tirer les conséquences des mesures que prend la communauté internationale à l’occasion de cette guerre fratricide dans les domaines où je crois avoir quelques compétences.

Nous avons donc eu les mesures habituelles de rétorsion qui n’ont pas grand intérêt, mais aussi quelques nouveautés. Et l’une de ces nouvelles idées m’a laissé pantois, et je veux parler ici non pas de la confiscation des réserves de change russes déposées à la banque centrale américaine qui n’a surpris personne puisque les États-Unis sont coutumiers du fait, mais de la confiscation des réserves russes en euro, déposées cette fois à la BCE.

Et ça, c’est d’une bêtise qui dépasse l’entendement.

Que le lecteur veuille bien réfléchir avec moi ici.

Premier point, le monde en général et l’Europe en particulier sont en train de rentrer dans une période de pénurie énergétique globale et durable. L’Allemagne en particulier est dans une situation impossible après avoir fermé toutes ses centrales nucléaires au moment où il aurait fallu en bâtir d’autres.

Deuxième point : la zone euro a un énorme déficit énergétique avec la Russie qui lui vend du gaz, du pétrole et du charbon, facturés au moins en partie en euro (ce qui est une bonne nouvelle pour la zone euro.)

Comme la Russie a des comptes courants excédentaires avec la zone euro, elle se retrouve donc avec trop d’euros, qu’elle investissait en obligations allemandes et françaises, ce qui est la façon normale de procéder entre un client et son fournisseur de matières premières. Dans le fond, la Russie nous faisait crédit et donc nous permettait de vivre au-dessus des moyens, ce qui était bien aimable de sa part.

Mais la décision a été prise (par qui ? et pourquoi ?) de geler ces réserves de changes qui constituaient environ un quart des réserves de change russes.

Nous venons donc de dire à la Russie : allez-vous faire voir, nous n’avons que faire de votre crédit ! Ce qui est bien stupide quand on a besoin de pétrole pour faire tourner son économie et qu’il n’y en a pas ailleurs.

Dans la pratique, qu’est-ce que cela veut dire ? La Russie ne peut plus tirer sur ses réserves en cas de besoin, ce qui est, bien sûr, le but recherché.

Mais, comme l’Europe ne peut survivre sans acheter de l’énergie en Russie, la question qui ne va pas manquer de se poser est la suivante : dans quelle monnaie les Russes vont-ils demander à être payés ?

  • En dollar ? Pour se les faire piquer par les Américains ?
  • En euro ? Tels que le précisent les contrats, mais pour les déposer où et dans quelle banque ?
  • En or ? Mais la Bundesbank va écumer si on la force à vendre son or au profit du reste de la zone euro.
  • En yuan ? Mais la Chine est très excédentaire vis-à-vis de l’Europe, et nous n’avons pas beaucoup de yuans dans nos réserves de change.
  • En rouble ? Mais personne n’a de roubles dans ses réserves de change. Et je ne vois pas Poutine ouvrir une ligne de crédit aux pays européens qui viennent de lui voler ses réserves de change.

Et donc, nous nous trouvons dans une situation complètement ubuesque : les Européens ont besoin de l’énergie russe, ceux-ci sont prêts à leur en fournir, mais on ne sait pas comment solder la transaction.

Et du coup, nous nous retrouvons avec, d’un côté, du pétrole russe que personne ne peut acheter et, de l’autre, une pénurie de pétrole ou de gaz qui fait monter les prix de façon gigantesque.

Et bravo encore une fois aux génies qui nous gouvernent. Il est difficile de se tirer une balle dans le pied avec plus de précision.

Je connais déjà la réponse, le capitalisme restant le capitalisme : une grande société de trading japonaise ou singapourienne va acheter la production russe et la revendre à l’Allemagne, la France ou l’Italie (en prenant une marge, bien sûr) mais rien ne garantit que la Russie accepte le paiement en euro. Elle va peut-être exiger d’être payée en yen ou en dollar de Singapour, ce qui financera les déficits budgétaires japonais ou singapouriens, ce qui ne va pas nous aider à financer les nôtres.

Élargissons le débat et essayons de réfléchir à ce que cela veut dire pour le financement du commerce international.

Comment ce dernier se finançait -il ?

Facile. Tous les produits internationaux (énergie transport, matières premières industrielles ou alimentaires etc…) étaient étiquetés en dollar US, ou parfois en euro dans le cas du commerce Euro-Russe.

Les pays consommateurs de ces biens ou services payaient en dollar, ce qui voulait dire qu’ils avaient des réserves de change en dollar, et ces réserves étaient investies en obligations du Trésor américain.

Ce qui fait que les producteurs avaient eux aussi des réserves de change en dollar, souvent pour acheter les autres matières premières et voilà qui finançait le déficit budgétaire américain et constituait ce que Rueff avait appelé « le privilège impérial des États-Unis. »

Mais si les Américains et les Européens décident de vous piquer vos réserves de change quand il leur semble bon, alors là, tout change.

  • Le pays producteur de matières premières n’a plus de raison de vendre en dollar et de conserver des réserves de change en dollar puisque ses réserves peuvent être volées à tout moment si son gouvernement venait à déplaire aux États-Unis.
  • Quant au pays consommateur de matières premières, avoir des dollars en réserve ne veut plus du tout dire qu’il aura accès aux matières premières dont il a besoin surtout s’il venait lui aussi à se fâcher avec les États-Unis.
  • Et , à mon avis, ces derniers vont avoir tendance à se fâcher avec tous les pays auxquels ils doivent beaucoup d’argent. Se fâcher coûtant moins cher que de rembourser sa dette.

Les réserves en dollar ou en euro déposées auprès des banques centrales des États-Unis ou de l’Europe sont donc devenues un investissement sur lequel je peux tirer, à condition que mon débiteur soit d’accord, ce qui est inattendu.

Ce qui m’amène à une conclusion stupéfiante :

Avec la crise Russo-Ukrainienne, le système des paiements internationaux qui existait depuis 1945 vient de voler en éclats, puisque les réserves de change ne servent plus à rien.

Et donc, les États-Unis et l’Europe viennent de détruire le mécanisme qui leur permettait de vivre au-dessus de leurs moyens, ce qui veut dire que leur niveau de vie va baisser à partir de maintenant.

Il faudra m’expliquer, j’ai du mal à comprendre.

Que va-t-il se passer dans le monde feutré des banques centrales devant cette nouvelle réalité ?

Car le monde a besoin de réserves de change qui permettent d’amortir ce qu’il est convenu d’appeler des chocs asymétriques, tels qu'une hausse inattendue du prix du pétrole, une guerre, des sécheresses etc.

  • Chaque pays va essayer de payer ses importations et de facturer ses exportations dans sa monnaie nationale, plutôt qu’en dollars. C’est déjà le chemin choisi par la Chine. Chaque exportateur va donc à terme essayer de facturer dans sa propre devise, ce qui veut dire que des milliards de dollars détenus en réserve par le secteur public et par les secteurs privés vont refluer vers les États-Unis, le dollar s’écroulant au passage. Et la même chose se produira pour l’euro.
  • Les deux points que je viens d’évoquer plus haut signifient que les banques locales vont remplacer les banques internationales dans le financement du commerce extérieur.
  • Les réserves de change en monnaie vont devenir beaucoup plus diversifiées, la part du dollar et de l’euro s’écroulant
  • La part de l’or va augmenter de façon prodigieuse et pour une raison toute simple et vieille comme le monde. De tous les actifs existant dans le monde, l’or est le seul qui ne soit dans le passif de personne. Si la Russie avait converti toutes ces réserves de change en or et avait conservé cet or dans les caves de la banque centrale à Moscou, eh bien, personne n’aurait pu les lui geler, c’est-à-dire le lui voler à la faveur d’une crise politique.

Mais il n’y a pas assez d’or dans le monde pour satisfaire le besoin de sécurité totale des banques centrales du monde entier ? Tel est l’argument de ceux qui veulent que les politiques gardent le contrôle des monnaies. C’est exact, mais il n’y en a pas assez parce que le prix actuel est trop bas, et donc, comme toutes les banques centrales à partir de maintenant vont considérer que ni l’euro ni le dollar ne sont « sûrs » , elles vont se retrouver avec trop de de dollars, trop d’euros et pas assez d’or puisque c’est le seul actif qui m’appartienne vraiment.

L’or va donc devoir développer dans les années qui viennent une prime de risque gigantesque pour compenser le fait que ni l’euro ni le dollar ne sont sûrs au moment où j’écris ces lignes. En termes simples, l’or va monter.

A titre d’exemple, pour que le stock d’or de la Réserve fédérale compense les obligations américaines détenues par des banques centrales étrangères comme réserves de change, il faudrait que le prix de l’or soit multiplié par un peu plus de trois, ce qui ne va pas manquer de se passer dans les années qui viennent.

Conclusion

Depuis quelques années, j’ai beaucoup recommandé d’avoir les 2/3 de votre portefeuille anti-fragile en obligations chinoises et 1/3 en or.

Ma recommandation est de passer à partir de maintenant, au minimum à 50/50 et au maximum a 2/3 en or, et 1/3 en obligations chinoises.


Source originale: Institut Des Libertés