Le contexte géopolitique s’est nettement tendu ces dernières semaines, mais pour les marchés — et en particulier pour la volatilité — toutes les tensions ne se valent pas. Une lecture rigoureuse impose de distinguer ce qui relève du bruit politique, du narratif et de la posture diplomatique, de ce qui est réellement capable de contraindre la liquidité mondiale et donc de faire dérailler un régime de marché dominé par le short vol.

Pour un lecteur non spécialiste, cela veut simplement dire ceci : tant que la volatilité est volontairement maintenue basse, le marché fonctionne selon des règles artificielles, et tout va bien en apparence. Le short vol désigne des stratégies qui parient sur un marché calme ; elles gagnent de l’argent tant que les variations restent faibles et, en retour, elles contribuent elles-mêmes à empêcher le marché de bouger. “Faire dérailler un régime de marché dominé par le short vol”, ce n’est donc pas provoquer une petite baisse ou une mauvaise séance, c’est casser ce cercle auto-entretenu. Cela arrive uniquement quand quelque chose force les acteurs à arrêter de parier sur le calme : un problème de liquidité, de financement, de coûts réels (énergie, approvisionnement), ou une contrainte qui les oblige à se couvrir en urgence. À ce moment-là, la volatilité ne peut plus être contenue, les mécanismes de stabilisation cessent de fonctionner, et le marché passe brutalement d’un calme artificiel à un mouvement désordonné. Autrement dit, ce n’est pas une “mauvaise nouvelle” qui fait dérailler le régime, mais l’impossibilité matérielle de continuer à faire comme si le risque n’existait pas.

Le cas du Venezuela est emblématique. L’intervention américaine et la pression accrue sur le régime de Maduro s’inscrivent dans une continuité stratégique, pas dans une rupture. Les exportations vénézuéliennes vers la Chine étaient déjà irrégulières, décotées, fragiles et largement intégrées à des circuits parallèles (flotte fantôme, transfert de navire à navire, assurances non occidentales). Autrement dit, le marché mondial — et Pékin en particulier — fonctionnait déjà en considérant ces barils comme incertains et non structurants. Leur interruption n’a donc provoqué ni choc d’offre brutal, ni tension durable sur les prix, ni stress sur le financement du commerce. Le Venezuela n’est plus un fournisseur pivot : c’est une variable résiduelle. À lui seul, il n’apporte aucun risque exogène capable de faire dérailler le trade short vol.

La réaction de la Chine à l’intervention américaine au Venezuela confirme cette lecture. La déclaration chinoise n’a rien d’une rupture : c’est un réflexe diplomatique standard, presque mécanique. Le vocabulaire employé — condamnation, souveraineté, droit international, respect de la Charte de l’ONU — est exactement celui que Pékin utilise depuis des années dès que les États-Unis emploient la force hors cadre multilatéral. Il n’y a aucune menace, aucune référence à des mesures concrètes, aucun signal militaire, ni la moindre allusion à Taïwan. Autrement dit, la Chine parle parce qu’elle doit parler, pour des raisons de cohérence politique et de posture internationale, pas parce qu’elle s’apprête à agir. Pour les marchés — et pour le trade short vol — c’est un message de containment, pas d’escalade : le risque est verbalisé, canalisé, mais rien ne bascule dans l’opérationnel.

Dans le même registre, l’annonce récente du ministère chinois du Commerce renforçant les contrôles à l’exportation de biens à double usage vers le Japon s’inscrit elle aussi dans une logique de pression administrative, pas de rupture immédiate. Pékin élargit volontairement le périmètre des restrictions — utilisateurs militaires, usages indirects, renforcement des capacités — en utilisant un cadre juridique existant. À court terme, cette mesure ne provoque aucun choc visible : pas d’interruption brutale de flux, pas de tension immédiate sur l’énergie, pas de stress sur les taux ou le dollar. Mais elle ajoute une friction supplémentaire dans les chaînes industrielles asiatiques, introduit de l’incertitude réglementaire et alourdit progressivement le financement du commerce. C’est exactement le type de décision qui ne fait rien bouger aujourd’hui, mais qui contribue à une accumulation lente de contraintes réelles — le genre de contraintes que les marchés finissent toujours par découvrir avec retard.

Les menaces répétées de Donald Trump sur le Groenland relèvent d’une logique similaire. Les faits sont connus : Trump a publiquement évoqué, à plusieurs reprises, l’intérêt stratégique des États-Unis pour le Groenland, allant jusqu’à parler d’un contrôle renforcé ou d’une acquisition, au nom de la sécurité nationale, de l’Arctique et des futures routes maritimes. Ces déclarations sont spectaculaires, politiquement lourdes, mais sans traduction opérationnelle à court terme sur les chaînes d’approvisionnement actuelles. Le Groenland est un enjeu stratégique de long terme, pas un nœud critique immédiat de l’énergie ou de la liquidité mondiale. Pour les marchés, là encore, le risque est narratif, pas systémique.

Le seul dossier géopolitique capable de changer radicalement la donne reste l’Iran. Contrairement au Venezuela, l’Iran est un acteur systémique de l’énergie mondiale, non seulement par ses volumes, mais surtout par sa position géographique et logistique. Une perturbation durable de ses flux n’agit pas comme un choc émotionnel immédiat, mais comme un choc de coûts et de financement. Les routes se compliquent, les primes d’assurance explosent, le fret augmente, les alternatives deviennent plus chères et moins fluides. Ce type de choc ne se voit pas instantanément dans le VIX, mais il s’accumule dans le réel.

Le mécanisme est toujours le même. Des coûts énergétiques plus élevés se traduisent par des besoins de financement accrus pour les industriels, les raffineurs et les importateurs. Les délais s’allongent, les stocks immobilisent du capital, et la liquidité est aspirée par la simple nécessité de faire tourner la machine. Cette tension remonte ensuite vers le système financier : pression sur le dollar, sur le financement du commerce, sur les taux courts et le collatéral. Ce n’est qu’à ce stade — souvent avec retard — que le choc géopolitique devient un choc de liquidité, et donc un choc systémique pour les marchés.

C’est précisément pour cela que, malgré le bruit autour du Venezuela ou du Groenland, le trade short vol continue de tenir. Ces événements n’attaquent pas le cœur du système. L’Iran, en revanche, a le potentiel de transformer une tension géopolitique en contrainte réelle sur la chaîne d’approvisionnement mondiale, puis en contrainte financière. Dans la lecture géopolitique, tant que cette étape n’est pas franchie — c’est-à-dire tant que les tensions ne se traduisent pas par une contrainte réelle sur l’approvisionnement, le financement ou la liquidité — la volatilité peut rester comprimée et les marchés peuvent continuer à ignorer les headlines. Cela n’exclut évidemment pas qu’un autre événement non géopolitique (financier, monétaire ou lié à la liquidité) puisse, lui, provoquer une rupture du régime. Mais si cette contrainte s’installe, ce ne sera pas la peur qui cassera le régime — ce sera l’impossibilité matérielle de continuer à financer le monde réel sans friction.

Enfin, il faut souligner un point essentiel : ce trade short volatilité est aujourd’hui le principal pilier qui soutient les marchés actions. Tant que la volatilité est vendue, comprimée, administrée intraday, les indices tiennent, parfois montent, même en l’absence de volume, de conviction ou de bonnes nouvelles fondamentales. La baisse du VIX agit comme un lubrifiant de marché : elle réduit le coût du risque, empêche les couvertures de s’activer et force mécaniquement certains acteurs à rester exposés. Ce régime crée une stabilité artificielle, mais durable tant qu’il fonctionne, et il s’est répété de manière presque mécanique depuis 31 séances consécutives : chaque jour, un gap haussier du VIX à l’ouverture, suivi d’une érosion continue de la volatilité tout au long de la séance, jusqu’à neutraliser toute tentative de stress.

 

Volatilité du S&P 500

 

Trente-et-une fois de suite, le même scénario, illustrant à quel point le marché dépend désormais de cette administration quotidienne de la volatilité.

La séance de ce lundi ressemble en tous points aux trente précédentes : la baisse du VIX a suffi à maintenir le Nasdaq en légère hausse, en repoussant toute velléité de consolidation, et ce malgré le décrochage du titre AAPL.

 

VIX vs. Nasdaq

 

Paradoxalement, les cours de l’or et surtout de l’argent réagissent positivement à cette administration de la volatilité. Le mécanisme est clair. Chaque fois que le VIX est vendu, le marché envoie un signal implicite : le risque est repoussé, pas résolu. La volatilité n’étant plus autorisée à jouer son rôle d’alerte, les investisseurs cherchent une protection hors système, indépendante des options et du timing. L’or capte cette défiance monétaire de long terme, tandis que l’argent, plus étroit et plus sensible aux flux marginaux, réagit de manière plus explosive. À chaque compression du VIX, la convexité est détruite sur les options actions, mais elle se recrée ailleurs, notamment sur l’argent, qui bénéficie à la fois de sa dimension monétaire et de tensions physiques sous-jacentes.

Autrement dit, tant que la volatilité est administrée pour soutenir les indices, le message implicite est haussier pour les métaux précieux. Le marché actions est maintenu sous perfusion, tandis que l’or et l’argent lisent cette perfusion comme un aveu de fragilité systémique. C’est pour cela que, séance après séance, chaque vente du VIX se traduit par une poussée de l’argent vers le haut. Ce n’est pas une réaction émotionnelle, c’est une lecture rationnelle d’un système qui préfère contrôler le risque plutôt que le laisser s’exprimer.

Un élément nouveau vient toutefois s’ajouter cette semaine à ce schéma désormais bien rodé : la hausse du cuivre vers des plus hauts historiques.

 

Cours du cuivre

 

Ce mouvement n’est pas anodin. Le cuivre commence, lui aussi, à pricer une tension latente sur les chaînes d’approvisionnement, dans un contexte géopolitique qui se durcit et où les flux physiques deviennent plus incertains. Métal profondément lié à l’industrie, à l’électrification et aux infrastructures, le cuivre réagit moins aux narrations financières qu’aux contraintes réelles. Sa progression suggère que, sous la surface d’un marché actions maintenu artificiellement stable par la volatilité, les marchés de matières premières commencent à intégrer des frictions futures — logistiques, énergétiques ou géopolitiques — que les indices ignorent encore. C’est un signal discret mais important : pendant que la volatilité est administrée pour contenir le risque financier, le risque physique, lui, commence à s’exprimer ailleurs.

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