Nous fêtons ces jours-ci un anniversaire important, même s’il ne fait pas la une des journaux, un anniversaire d’un demi-siècle, un chiffre symbolique, celui de la fin de la convertibilité entre l’or et le dollar annoncée par Richard Nixon le 15 août 1971. Il s’agit d’un basculement fondamental, même s’il ne faut pas idéaliser le passé. Le temps d’avant 1971 n’était pas un "âge d’or". D’ailleurs, nous n’étions pas dans un d’étalon-or strict, mais dans un système bancal où l’or et le dollar possédaient le même statut de monnaie de réserve, dans un rapport de 35 dollars l’once d’or, les autres devises se trouvant au second plan. Le ver était dans le fruit et la tentation était grande pour les États-Unis de faire du dollar la seule monnaie de réserve au monde et de s’affranchir de la contrainte de l’or (sa limitation physique, il ne peut pas être imprimé !). Ce qui fut donc fait il y a un demi-siècle.

L’expérience d’un dollar, n’ayant nulle autre référence que lui-même, faillit s’interrompre rapidement avec le dérapage des prix des années 70 (13,5% en 1980 aux États-Unis). Mais l’énergique patron de la banque centrale américaine, Paul Volcker, monta le taux directeur à 20% en 1981, un chiffre hallucinant aujourd’hui, et il terrassa l’inflation.

Les années 80 et 90 conjuguèrent faible augmentation des prix, croissance économique, et relative stabilité du cours de l’or, autour de 300 dollars l’once, comme si nous étions revenus à un étalon-or de facto. Les taux d’intérêt réels étaient élevés (ce qui correspond à une situation normale tout simplement), la situation monétaire était saine. L’inflation des années 70 avait servi de leçon, les États et les banques centrales utilisaient de façon limitée la "planche à billets".

Revirement complet au début du nouveau millénaire avec le krach des valeurs technologiques en 2000 et les attentats du 11 septembre 2001 : voulant éviter une dépression, la Fed baisse nettement son taux directeur, l’argent devient "gratuit". S’en suit une bulle du crédit immobilier, facilitée par une innovation financière délétère, les subprimes, et on connaît la suite de l’histoire avec le krach de 2008. La crise des dettes de la zone euro en 2010-2012 amène la BCE à suivre la Fed dans sa politique laxiste, puis la pandémie du Covid et les confinements conduisent les banques centrales à faire tourner la planche à billets à un niveau jamais vu. Ce laxisme monétaire se répercute dans toute l’économie (voir le site WTF Happened In 1971?).

Nous en sommes là… et la nouveauté, ces derniers mois, c’est le retour de l’inflation. Les États-Unis sont sur un taux d’inflation annuel de 7,8% si la tendance des trois derniers mois continue sur sa lancée ! La zone euro suit avec un peu de retard. Le problème c'est qu’il est désormais impossible de faire comme Paul Volcker en son temps, c’est-à-dire d’augmenter nettement le taux directeur pour casser l’inflation. En effet, il existe une telle montagne de dettes, publiques et privées, un tel effet de levier dans les banques, notamment européennes, de tels déficits budgétaires que tout le système monétaire et financier occidental exploserait.

Comment envisager les années qui viennent ? En redéroulant l’histoire depuis 1971, on constate que l’or a parfaitement protégé ses détenteurs contre l’inflation, ce qui rend sa détention d’autant plus urgente. Et autrement, au niveau macroéconomique ? Une forte hausse des taux d’intérêt étant impossible, et une inflation élevée trop déstabilisante, on peut imaginer que les États vont rétablir une sorte de contrôle des prix 2.0 qui pourrait prendre les formes suivantes :

- la lutte contre le réchauffement climatique impose de réglementer les prix de l’énergie, des transports publics (c’est déjà le cas en grande partie), de la construction, des transports en général, de l’industrie ;

- le combat contre la "mondialisation sauvage" servira d’argument pour limiter la concurrence internationale, la taxe carbone aux frontières en étant un exemple ;

- la culture woke permettra de dénoncer les entreprises qui augmentent trop leurs prix, au nom de la "défense des pauvres" ;

- un système de crédit social à la chinoise permettra de contrôler les dépenses de chacun, et de limiter celles émettant trop de CO2, ou étant trop "spéculatives" (comprendre participant à la hausse des prix).

On peut compter sur l’imagination bureaucratique de nos sociétés étatisées pour étouffer la hausse des prix provoquée par le déluge de liquidités des banques centrales. Mais cela n’aura qu’un temps, et le contrôle des prix est aussi destructeur que l’inflation : l’économie souffrira, jusqu’à un point de rupture, une autre période s’ouvrira alors qui pourrait ressembler à ce que vit le Liban aujourd’hui… Il est crucial que les défenseurs des libertés (des prix, économiques et humaines) se fassent entendre.