Comme chacun le sait, la Chine vient de décider de prendre le contrôle effectif de Hong-Kong, abolissant de ce fait la réalité de ce qu’il était convenu d’appeler "Un pays (la Chine), deux systèmes (capitaliste, communiste)". La question essentielle que le lecteur doit se poser après ce qu’il faut bien appeler un coup de force est simple ; pourquoi la Chine a-t-elle décidé d’intervenir maintenant, au lieu d’attendre tranquillement que le fruit mûr ne tombe de l’arbre ?

Pour comprendre, il faut revenir à une idée que j’ai souvent décrite dans ces billets du Lundi.

Le conflit qui vient de commencer entre la Chine et les USA n’est pas une guerre commerciale, mais une guerre monétaire.

L’Asie est l’une des grandes zones du commerce international et depuis la fin de la seconde guerre mondiale ce commerce a toujours été soldé en dollars US. Si un contrat est conclu entre une société Sud-Coréenne et des clients en Thaïlande, ce contrat sera libellé en dollar US.

Ce simple fait rend la région très dépendante de la monnaie américaine : s’il y a trop de dollars US dans le système, le dollar baisse et toute la région connaît un boom économique. Par contre, s’il n’y a pas assez de dollars, le dollar monte, ce qui force les banques centrales locales à monter leurs taux d’intérêts, les gens endettés localement en dollar ou dans la monnaie locale font faillite et toute l’Asie connaît une récession. Dans le fond, l’Asie a son cycle dicté par les errements de la politique monétaire à Washington.

Un exemple parfait de ce que j’avance a eu lieu pendant la grande crise financière de 2008-2009. Lehman-Brothers fait faillite, les marchés monétaires américains ferment et du coup tout le commerce asiatique s’arrête net. Pourquoi ? Pour une raison très simple. Le commerce inter asiatique est financé en grande partie par… les grandes banques françaises (SOCGEN, BNP, CA…) qui empruntent des dollars sur le marché monétaire à New-York, et qui prêtent immédiatement une bonne partie de ces dollars aux pays asiatiques pour financer le commerce à l’intérieur de la zone.

Après la faillite de Lehman, les marchés monétaires US ferment et plus personne ne peut plus rien emprunter aux USA. Les banques françaises ne peuvent plus emprunter de dollars, et donc ne peuvent plus en prêter, exportations et importations asiatiques s’effondrent instantanément, non pas parce que les économies locales vont mal, mais tout simplement par manque de numéraire, et les économies locales (dont l’économie chinoise qui elle aussi facturait en dollar) suivent.

Depuis, les autorités chinoises sont allés voir tous les autres pays en Asie (ou ailleurs, en Amérique Latine ou en Afrique) en leur posant une question : Mais pourquoi exactement facturons nous le commerce entre nous dans la monnaie d’un pays tiers, et les réponses ont toujours été les mêmes :

  • Parce que l’on a toujours fait ça
  • Parce que les taux de change de nos monnaies les unes vis-à-vis des autres sont trop volatils, ce qui rend la couverture à terme trop cher
  • Parce que la tuyauterie des paiements en dollar marche très bien (système Swift)
  • Parce que toutes les institutions de soutien en cas de catastrophe (FMI, Banque mondiale etc…) ont leur siège à Washington et qu’elles ont des relations tout à fait privilégiées avec la banque centrale ou le trésor américain, ce qui fait que nous sommes obligés de continuer à commercer en dollar entre nous.

Et du coup, les Chinois ont dit aux autres pays : Fort bien, mais cela continue à nous laisser à la merci des États-Unis en cas de crise financière aux USA ou dans l’un ou l’autre de nos pays, ce qui n’est pas acceptable en termes de souveraineté. Il faut donc que nous montions tous ensemble un système alternatif au cas ou quelque chose arriverait aux USA et c’est ce à quoi les autorités chinoises se sont attachées depuis douze ans.

Et depuis, les dirigeants de l’Empire du milieu ont fait les propositions suivantes à tous les pays qui ont bien voulu les entendre :

1. Vous allez tous essayer de stabiliser vos monnaies contre le Yuan, avec notre aide, créant de de fait une espèce de serpent monétaire asiatique et de ce fait, le coût des couvertures de change du won au Thai baht par exemple s’écrouleront, ce qui permettra à chacun de facturer clients et fournisseurs dans sa monnaie nationale, sans avoir à passer par le dollar

2. Parallèlement, moi Chine, je m’engage à ne jamais dévaluer contre les autres monnaies asiatiques et je maintiendrai le yuan à un niveau toujours légèrement surévalué par rapport aux autres monnaies de la zone.

3. Si l’un des pays de la zone a des problèmes temporaires de paiements extérieurs, ils seront traités par des accords de Swaps (prêts à court terme entre banques centrales) entre ce pays et la banque centrale de Chine. Des dizaines d’accord de ce type existent aujourd’hui.

Cet ensemble de mesures est littéralement un "copier-coller" des accords qui fonctionnaient en Europe entre la Bundesbank et les pays qui participaient au SME Européen des années 1980 à 2000.

Mais les Chinois ont été plus loin : Pour sortir de la dictature du FMI et de la banque mondiale qui avaient humilié un grand nombre de pays (Corée, Indonésie, Thaïlande…) pendant la crise asiatique de 1998, ils ont décidé de prendre d’autres mesures et les voici :

1. Création d’un nouvel IMF contrôlé par la Chine, situé à Pékin et qui a offert des parts de capital à tous ceux qui voulaient souscrire (103 membres dont la Grande-Bretagne et l’Allemagne mais pas le Japon ou les États-Unis, qui ont refusé) et qui traitera de tous les problèmes touchants à de nécessaires ajustements structurels en cas de besoin.

2. Création d’un marché à terme du pétrole coté en Yuan, à Shanghai, qui permet à quiconque d’acheter du pétrole Iranien ou Vénézuélien en yuan, sans avoir à passer par le dollar. Et cela pour une raison très simple : Depuis le début du siècle, la Justice américaine a décidé d’utiliser le dollar américain comme une arme de sa diplomatie. Depuis le début des années 2000, quiconque utilise le dollar dans des transactions entre pays tiers est devenu susceptible d’être traduit en justice aux USA si ces transactions ne sont pas conformes à la loi américaine, ce qu’a appris la BNP à ses dépens (amende de 9 milliards d’euro). Et donc, dans toute transaction en dollar entre deux parties, même ayant lieu en dehors des USA, trois personnes sont au courant, les deux parties et la CIA, ce qui est encore une fois une perte de souveraineté inacceptable.

3. Réintroduction en catimini de l’or dans les transactions internationales. Si un pays se retrouve avec des excédents importants en Yuan (Russie par exemple), il ne peut pas les réinvestir en Chine puisque le compte capital de la Chine est fermé. Qu’à cela ne tienne, ce pays peut acheter des obligations du gouvernement Chinois (qui offre aujourd’hui un rendement réel supérieur à 3 % contre -2 % aux USA) et si ce pays ne veut pas des obligations, et bien la banque centrale Chinoise lui rachètera ses yuans en… or.

Le lecteur se rend donc compte que les autorités Chinoises ont depuis des années préparées et mises en œuvre un plan pour dé dollariser le commerce inter asiatique.

Que le lecteur comprenne bien : ils ne veulent pas que le yuan devienne une monnaie de réserve appelé à remplacer le dollar. Leur combat est beaucoup plus subtil.

Deux sortes de dollars circulent en fait en Asie :

  • Les dollars appartenant aux banques centrales et qui constituent les réserves de change des pays. Là, la Chine n’a rien à dire, si ce n’est qu’elle met de plus en plus de ces dollars qu’elle a gagné elle, en or, et que les autres feraient peut-être bien d’en faire autant s’ils ne veulent pas voir leurs réserves bloquées comme l’Iran ou le Venezuela.
  • Les dollars appartenant au secteur privé en Asie, qui servent de fonds de roulement pour les transactions internationales de ce même secteur privé et dont les Chinois disent qu’ils sont totalement non nécessaires voire dangereux. C’est de ces dollars que la Chine veut débarrasser l’Asie, et ils sont d’un montant à peu près équivalent aux réserves de change.

Inutile de souligner que toutes ces manœuvres n’ont échappé ni aux autorités américaines ni à Wall-Street et qu’historiquement, ceux qui avaient par exemple, essayé de se débarrasser du dollar pour le paiement de leur pétrole, tels Kadhafi ou Saddam Hussein ont eu des espérances de vie assez courtes ensuite.

Et donc les Etats -Unis ont organisé une robuste contre-attaque, par exemple en interdisant à quiconque d’exporter de la haute technologie - où les US ont un monopole quasi-exclusif - vers la Chine pour freiner le développement économique Chinois autant que possible.

Mais ils ont pris aussi des mesures extraordinairement brutales, touchant à l’organisation des marchés financiers telles l’interdiction pour les sociétés Chinoises de se coter à Wall-Street. Quelque part, les USA ont décidé de fermer le compte capital de leur balance des paiements aux emprunteurs Chinois qui voudraient emprunter en dollar, aux USA, ou en dehors des USA.

En fait, le plan de dé-dollarisation de l’Asie ne peut réussir que si la Chine, a un accès illimité aux marchés financiers du vieil Ouest (City et Wall-Street) ou à défaut contrôle et développe son propre marché financier…

Or, il se trouve que la Grande-Bretagne avait créé un peu par inadvertance, un superbe marché financier à Hong-Kong (le troisième du monde), mais que Hong-Kong était beaucoup plus sous le contrôle "de facto et de jure" des autorités de marché des USA que de n’importe qui d’autres.

Et donc, la Chine pour finir de mettre en place son plan de dé dollarisation de l’Asie, dès que les USA lui fermait l’accès à la technologie US et lui fermait aussi l’ensemble de nos marchés financiers n’avait pas d’autre possibilité que de prendre le contrôle de Hong-Kong, ce que j’attendais depuis quelque temps et qu’elle a fait sans coup férir.

Et ici, il me faut revenir sur deux notions essentielles.

La première est qu’il faut réfléchir sur les évènements qui nous affectent non pas en fonction de ce que nous souhaiterions voir se produire, mais en prenant en compte les réalités

"Les Etats sont des monstres froids", comme le disait Nietzche (?) et pour analyser leurs actions, Il faut toujours être soi-même de glace et penser non pas en fonction de ce qui parait souhaitable mais en fonction de ce qui est probable.

Le diagnostic est simple : Le combat actuel est entre deux monstres froids pour déterminer qui des USA ou de la Chine va gérer les excédents d’épargne asiatiques dans les cinquante ans qui viennent.

A ce jour, je sais qui j’espère va gagner mais cela n’a guère d’importance pour les décisions à prendre.

Mais je sais aussi que la Chine, pour espérer l’emporter, doit tout faire pour que Hong-Kong devienne la principale place financière mondiale dans les vingt ans qui viennent et que la seule façon d’y arriver est de faire de la ville un immense succès et du marché obligataire Chinois le nouveau "placement sans risque" remplaçant le 10 ans américain, en tout cas pour les asiatiques. Et cela ne peut pas se passer si le Yuan ne monte pas structurellement vis-à-vis du dollar.

La deuxième, est que pour quiconque qui doit exercer des responsabilités il est nécessaire de s’appuyer sur une éthique et qu’il y a, d’après Max Weber deux sortes d’éthiques, l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité.

Prenons la situation actuelle : les pays Européens et les États-Unis veulent ruiner les épargnants locaux en pratiquant l’euthanasie du rentier, ce qui est profondément immoral.

La Chine, par contre, continue à rémunérer ses épargnants de façon normale et leur promet que la monnaie dans laquelle ils épargnent va monter, mais a des pratiques politiques fort éloignées de la démocratie, ce qui est moralement inacceptable.

En tant que conseiller de ceux qui épargnent, ma responsabilité est de leur recommander d’acheter des obligations chinoises en vendant les obligations américaines ou européennes. (Éthique de responsabilité). Après tout, je serai jugé sur le résultat de mes conseils et non pas sur ma morale de conviction. Mais, chacun des lecteurs, peut décider, en fonction de ses propres convictions, de ne pas suivre ce conseil et par exemple d’acheter de l’or, ce qui est aussi une très bonne idée.

Pour résumer, l’éthique de responsabilité doit être utilisée lorsque vous prenez des décisions qui affecteront des tiers, et l’éthique de conviction quand vous devez prendre des décisions qui n’affecteront que vous.

1. En 1981, ma femme et moi avons décidé de quitter la France car nous n’acceptions pas qu’il y ait des ministres communistes dans notre pays. Ethique de conviction.

2. En 1983, je recommandais à tous mes clients d’acheter la bourse de Paris, alors même qu’il y avait toujours des ministres communistes, parce que j’étais à peu près certain que la Bourse allait monter. Ethique de responsabilité.

En bon Libéral, je fais confiance à chaque lecteur pour faire son choix, mais pour qu’il puisse le faire en connaissance de cause, encore faut il qu’il comprenne quels sont les enjeux, et c’est ce que j’ai essayé de faire dans ce papier.