Par Nicolas Perrin

« Dans le monde des affaires, le miroir arrière est hélas toujours plus clair que le pare-brise. ». Cette remarque de l'oracle d'Omaha trouve particulièrement à s’appliquer à la période actuelle. Taux d’intérêt quasi nuls, Etats qui multiplient les émissions de dette comme le Christ multipliait les pains, banques centrales qui rachètent ces dettes avec de l’argent qu’elles créent elles-mêmes et qui ne leur coûte que le prix du papier : personne ne sait combien de temps le système tiendra. Comme l’explique Charles Gave, la « fusion » des ministères des Finances avec les banques centrales, opérée en vue d’empêcher certaines obligations souveraines de baisser, constitue « une expérience monétaire qui n’a pas d’équivalence dans l’Histoire ».       

Avec une visibilité à ce point limitée, difficile de déterminer quels types de placements privilégier. Certes, « les performances passées ne préjugent pas des performances futures » mais elles les influencent et leur analyse permet de déceler les grandes tendances à l’œuvre. Jetons donc un coup d’œil dans le rétroviseur.         

Chaque année, l'Institut de l'Épargne Immobilière et Foncière (IEIF) publie son analyse des placements sur longue période. Les trois illustrations ci-dessous sont des représentations graphiques des chiffres du dernier rapport qui date de mars 2012. J’y ai rajouté l’argent métal, grand absent de l’étude de l’IEIF.       

Sur le long terme (1991-2011, 20 ans), tous les actifs ont dégagé une rentabilité supérieure au niveau d’inflation officiel. Les produits de taux se situent en fin de peloton et les actions dégagent une rentabilité moyenne élevée, supérieure à celle de l’or mais moindre que celle de l’argent. « L’or du pauvre » caracole en tête du classement, loin devant le métal jaune. Rien d’anormal : 1991 est l’année de début de comparaison la plus favorable à l’argent puisque c’est au cours du mois de janvier de cette année-là que le ratio or/argent est entré dans le canal baissier qu’il n’a depuis lors pas quitté. 

Sur le moyen terme (2001-2011, 10 ans), les actions rejoignent les produits de taux avec une rentabilité quasi nulle. Il s’agit d’une décennie particulièrement atypique qui a connu un crash boursier (2000-2002) et une crise multiforme qui se poursuit depuis 2007. Les actifs physiques sont rois : c’est clairement la décennie des métaux précieux et de l’immobilier. L’année 2001 amorce la grande baisse de la valeur du dollar US qui perdure jusqu’à la fin de la décennie.

Avec une performance moyenne annuelle supérieure à 20%, les métaux précieux ont été les actifs les plus rentables sur le court terme (2006-2011, 5 ans). Dans un contexte de ruée sur les biens tangibles, l’immobilier physique prend le pas sur l’immobilier papier. La rentabilité des actions passe dans le rouge et les produits de taux ont un taux de rendement interne (TRI) très proche du niveau de l’inflation.  

Nombre de commentateurs expliquent que la situation a commencé à se retourner en 2012, la performance respective de l’or et de l’argent en euros se montant à « seulement » 7% et 4%. Avec une hausse de 15%, le CAC 40 signe quant à lui sa plus belle année depuis 2009. Certains analystes (toujours les mêmes) se font « un devoir » d’expliquer aux épargnants que le temps des métaux précieux est révolu et qu’il convient désormais de revenir sur les actions. 

Sur quelle base ? On se le demande… Le 0,1% de croissance prévu par la Commission européenne ou bien les 0,2-0,3% escomptés par Matignon ?     

Mais la France est peut-être un cas isolé. Regardons plutôt du côté des Etats-Unis :   

Source : yahoo finance

A votre avis : passera, passera pas ? Les deux dernières fois que le S&P500 a essayé de grimper au-delà des 1.500 points (janvier 2000 et juillet 2007), les criquets pèlerins ont débarqué et ont ravagé le cours. Cette fois, c’est différent ? Avec une croissance morose qui trouve une bonne partie de sa source dans un déficit budgétaire exorbitant, la situation n’est pas très rassurante. D’ailleurs, là aussi, je préfère m’en tenir à une remarque de Buffett : « La plupart des gens s'intéressent aux actions quand tout le monde s'y intéresse. Le moment d'acheter est quand personne ne veut acheter. Vous ne pouvez acheter ce qui est populaire ». Surtout que Philippe Béchade expliquait en début de semaine que « les initiés se délestent allègrement ».  

Les fonds obligataires en assurance-vie, me direz-vous ? Pas pour le rendement alors : pour la sécurité. Dans un scénario où les Etats occidentaux mettraient en œuvre les politiques adéquates pour assurer que leur montagne de dette sera intégralement remboursée, et ce dans une monnaie qui ne sera pas une monnaie de singe, pourquoi pas. Le problème, c’est que Reinhart et Rogoff ont montré dans leurs travaux qu’au-delà de 90% de dette (par rapport au PIB), la croissance est étranglée, l’emploi ralentit, ce qui aggrave la situation des finances publiques, donc le déficit. Or, Capital.fr titrait en décembre 2012 « La dette publique française à 89,9% du PIB à la fin du troisième trimestre », ce qui – vous en conviendrez certainement – ne nous laisse plus beaucoup de temps. Avec un niveau de croissance économique inférieur au taux d’intérêt, difficile d’envisager une diminution du poids de la dette publique. En France, c’est dans les années 1990 que des politiques courageuses auraient dû être adoptées, lorsque le ratio dette publique/PIB était encore sous la barre des 60%. Last but not least, les restructurations de dettes ont le vent en poupe. Philippe Herlin rappelait la semaine passée le cas de l’Irlande qui fait suite à celui de la Grèce.

L’immobilier alors ? La chute brutale tant annoncée ne s’est pas produite mais les prix des logements anciens poursuivent leur diminution entamée au premier trimestre 2011. Les transactions sont quant à elles en chute libre depuis le premier trimestre 2012 (Indices Notaires-Insee), ce qui ne présage pas d’une remontée des prix.

Reste les métaux précieux. Au 25 février 2013, l’once d’or a chuté 8 fois de plus de 10% en dollars depuis 2001. Des phases de correction régulières mais peu profondes constituent des évènements tout à fait normaux dans le cadre d’un marché haussier. La chute du cours d’Apple, que rien ne semble arrêter depuis septembre 2012, est sans doute l’un des meilleurs exemples des mouvements très violents qu’est amené à subir un actif dont la valorisation a augmenté à un rythme trop soutenu, sans être basée sur des fondamentaux solides.   

 

Au contraire, les corrections qu’ont subies l’or et l’argent sont saines, au sens où elles contribuent de la distinction entre un marché haussier et une bulle d’actif. Elles n’ont d’ailleurs pas empêché l’or d’emmagasiner une performance de 476% sur la période et chacune de ces pauses a constitué une occasion d’acheter du métal à bon compte. Cela se justifie à mon sens par le fait que les fondamentaux, eux, n’ont pas changé. C’est d’ailleurs ce que Fabrice Drouin Ristori rappelait dans son dernier Market Report.