« La Suisse est à l’or ce que Bordeaux est au vin », Gilles Labarthe, journaliste et ethnologue suisse.

J’avais prévu de faire un bilan du référendum suisse dès le lendemain, lundi, mais j’ai décidé d’attendre une semaine afin de mieux analyser son impact. Sage décision. Comme je m’y attendais, et je l’avais écrit le vendredi précédent, un vote OUI aurait eu un impact beaucoup plus fort sur le marché de l’or qu’un vote NON. Mon hypothèse était que le vote NON était déjà attendu par le marché et qu’il ne causerait aucune surprise. Un vote OUI, de l’autre côté, aurait constitué tout d’abord une énorme surprise, mais aurait aussi eu plusieurs conséquences sur le marché de l’or et la gestion des réserves d’or des banques centrales. Ça n’aurait peut-être pas influencé les banques centrales à court terme, mais cela aurait créé une tendance qui aurait forcé les autres banques centrales à reconsidérer leur attitude vis-à-vis l’or. Je suis persuadé que la Réserve fédérale, aux États-Unis, a repris son souffle, lundi dernier.

 

Or vs Franc suisse

 

Le vote m'a surpris, notamment par l’ampleur de la majorité. C'est une grosse défaite pour le camp pro or. Je m’attendais tout de même à un rebond après la baisse initiale de lundi, grâce aux shorts qui couvriraient leurs mises, comme le veut l’adage américain "Buy the rumor, sell the news", et c’est ce qui est arrivé. Cependant, dès lundi, et à mesure que la semaine avançait, quelque chose d’intéressant se dessinait sur les graphiques : la tendance à la baisse perdait de la vigueur rapidement et, même, se retournait. Il est vrai que le marché de l’or était sous-coté depuis des semaines, mais ne vous y trompez pas, le référendum suisse sur l’or était un événement important pour le marché de l’or. Les bears auraient dû être en mesure de forcer le prix de l’or bien plus à la baisse ou, au moins, de maintenir la tendance baissière. Il devint clair pour moi, à la fin de la semaine, que les bears n’ont pas capitalisé sur cette défaite majeure des bulls, et que la tendance a été totalement renversée vers le haut.

 

Prix spot de l’or avant/après le référendum

 

Après le premier sondage, qui a donné le OUI gagnant à près de 50%, la Banque nationale suisse (BNS) a paniqué et s’est mise à faire campagne tous azimuts pour le camp du NON. Même si cela n'est pas contraire à la loi Suisse, j’ai trouvé cela surprenant et très dangereux. Que serait-il arrivé si le OUI l’avait emporté ? Car, quel qu’aurait été le résultat du vote, la BNS aurait dû l’entériner, que cela lui plaise ou non, car le résultat aurait force de loi. Selon moi, la Banque nationale suisse aurait dû rester hors du débat.

Lors d'un débat télévisé sur la chaîne française Suisse, juste avant le vote, j’ai été surpris par certaines déclarations des partisans du NON, mais aussi par le côté pro NON affiché par la présentatrice. Ce qui m’a frappé, c’est quand l’argument sur l’histoire de l’or qui dure depuis plus de 6,000 ans fut amené par le camp du OUI, un directeur de la BNS (prétendant ne pas parler au nom de la banque) répliqua en disant que l’on ne voulait surtout pas retourner à l’Antiquité. La présentatrice ajouta qu’elle espérait que le camp du OUI ne souhaitait pas nous ramener dans l’Antiquité… Si ces deux avaient passé un peu de temps en cours de physique ou de mathématiques, ils sauraient certainement que nous vivons toujours dans l’Antiquité. L’algèbre et la géométrie que l’on enseigne aux ingénieurs aujourd’hui datent d’au moins 4,000 ans, avec très peu de changements, et, sans ces sciences de l’Antiquité, aucun ingénieur ou physicien n’aurait pu concevoir les ordinateurs, l’équipement du studio de télé, les téléphones portables et autres gadgets qu’elle utilise aujourd’hui. Tout ce qui est vieux n'est pas obsolète, bien au contraire. Ce directeur de la BNS a aussi rejeté 6,000 ans de données, en ignorant un des principes de base de la statistique (qu’il utilise probablement chaque jour pour supporter ses modèles économiques) qui dit que, plus vous avez de données, moins vous avez d’erreurs et meilleures sont les projections. Il semble, et je l’ai entendu souvent dans les cercles économiques, que toute donnée vieille de plus de cinq ans est une « relique du passé ». Il ne faut pas être surpris par le fiasco de LTCM.

Quelques opposants au référendum, incluant des partisans de l'or, ont déclaré que la proposition était trop extrême… C’est possible, et cela peut être une des raisons qui ont amené la défaite de l’initiative, mais je crois que le principal obstacle était que l’or est trop près de la fin d’une correction baissière majeure. Il est très difficile de convaincre les gens de la valeur de quelque chose qui se trouve au plancher d’un marché baissier. Il faut être un anticonformiste, et ce n’est pas dans la nature humaine. Les humains sont des animaux de troupeau, et ils ne se projettent que dans un passé récent.

Un récent sondage place la BNS en haut de la pyramide de confiance des décideurs suisses, avec 64%, ce qui pourrait expliquer quelque peu les résultats du référendum. J’ai été aussi surpris par les déclarations rapides et très agressives de la BNS après le vote. Elle ne semblait pas vouloir prendre en considération les idées pro or. J’en devins convaincu que les Suisses ne mèneront pas la réintroduction de l’or dans le système monétaire, mais qu’ils la suivront. Le leadership se trouve maintenant en Europe; s’il arrive, cela devra être de la Banque centrale européenne (BCE).

Plusieurs personnes furent même surpris par cette initiative des Suisses, mais si vous connaissiez le rôle que joue l’or dans l’économie de la Suisse, vous n’auriez pas été surpris. La Suisse est un acteur majeur du marché de l’or. Près de 70% de l’or mondial transite par la Suisse, de l’Ouest vers l’Est. Les meilleures et plus grandes raffineries d’or se trouvent en Suisse. Aussi récemment qu’en 1999, la Constitution de la Suisse exigeait que le franc suisse soit adossé à 40% sur l’or.

 

Les plus grandes raffineries par capacité (tonnes par an)

 

Afin de comprendre pourquoi des Suisses sont inquiets par les politiques récentes de la BNS, il suffit de regarder ce qui est arrivé aux réserves d’or de la Suisse depuis 2000. Les réserves d’or ont baissé de près de 60%, de 2,600 tonnes à 1,000 tonnes, et ont été remplacées par de la dette étrangère.

 

Réserves d’or de la Suisse

 

Mais ce n’est pas la fin de l’histoire. Une autre initiative est en cours pour l’or et, connaissant les Suisses, il y en aura d’autres. Dans un nouvel environnement haussier et avec une crise majeure des devises, je m’attends à ce qu’une autre initiative suisse sur l’or ait du succès. L'actuelle politique monétaire de la BNS, selon moi, ne fonctionnera pas, mais elle sera bien accompagnée (il est plus sûr de suivre le troupeau que de le guider).

Pour mettre les choses en perspective, j’aimerais vous montrer que la Suisse est toujours, relativement, un grand détenteur d’or dans ses réserves officielles, et que beaucoup d’or est stocké en Suisse dans des coffres privés de manière très discrète. La Suisse détient toujours 1,040 tonnes d’or, ce qui représente 7,4% du total de réserves étrangères et environ 6,65% du PIB. Comparée à d’autres pays, développés ou en voie de l’être, la Suisse est toujours un important détenteur d’or.

 

Réserves officielles d’or en tonnes

 

L’or en pourcentage des réserves totales de devises étrangères

 

Réserves officielles d’or en pourcentage du PIB

 

Il est intéressant d’observer que, suite à l’échec du référendum suisse sur l’or, la Belgique a annoncé, la semaine suivante, qu’elle envisageait de rapatrier ses réserves d’or des États-Unis, juste après les Pays-Bas. L'Autriche souhaiterait également rapatrier son or. L’opposition en France exige aussi un audit de l’or ainsi que le rapatriement de son or détenu à l’étranger. Le rapatriement des Pays-Bas a été une surprise puisque, publiquement, le message de leur banque centrale ne laissait pas présager une telle action.

Je l’ai dit plusieurs fois, le marché de l’or est très opaque, et les individus, privés ou officiels, n’aiment pas parler de l’or qu’ils détiennent. Cependant, si on observe leurs actions, il est évident qu’ils accumulent de l’or. Même les États-Unis, qui ne ratent jamais une chance de dénigrer le métal précieux, n’ont pas vendu ce qu’il leur reste de réserves d’or. Les États-Unis détiennent toujours 70% de ses réserves étrangères en or, selon les déclarations officielles. La Suisse a décidé de ne pas être un leader dans la monétisation de l’or mais de plutôt suivre la zone euro. Le leadership est, pour le moment, entre les mains de la Chine et, dans une moindre proportion, de la Russie.

Si, après un tel événement baissier comme le vote NON en Suisse et la sortie baissière d’une formation en triangle, les bears n’ont pas réussi à faire baisser l’or de manière plus violente, cela m’indique alors que nous nous approchons la fin d’une correction majeure et que nous nous dirigeons vers un nouveau mouvement haussier.

Une nouvelle fois, je ne serais pas surpris du tout que le prochain mouvement haussier soit parabolique, avec des mouvements journaliers de $500 ou plus, comme dans les années ’70. Cela se terminera avec une remise à zéro majeure du système monétaire international. Un événement de type « black swan » (cygne noir) pourrait même déclencher un tel mouvement. Nous avons une nouvelle Guerre froide, des guerres de devises, des guerres d’or, une guerre du pétrole, et le Moyen-Orient s’effondre… nous avons le choix des « black swans »

 

Or suisse : importations et exportations