Cet article est un peu spécial. De temps en temps, je prends la plume pour écrire … à moi-même. Ce phénomène se produit quand je commence à avoir des doutes sur quelque chose auquel j’ai longtemps cru. Comme je pense qu’écrire permet de dissiper les soupçons que chacun peut avoir de temps en temps, c’est ce que je fais aujourd’hui.

Ma conclusion : il est vrai que le libre échange permet une meilleure utilisation du capital et du travail, mais il est tout aussi vrai que le libre échange rend le système plus fragile dans son ensemble et que la spécialisation internationale a des limites, contrairement à l’invention, qui elle, n’en connait aucune.

Yogi Berra, fameux joueur de baseball américain et philosophe à ses heures avait coutume de dire : « En théorie, la pratique et la théorie, c’est la même chose. En pratique, ce n’est pas vrai » et il avait parfaitement raison, en tout cas si j’en crois mon expérience.

Je m’explique.

L’Économie, comme je l’ai souvent écrit, est une branche de la logique, elle-même une branche de la Philosophie. Si je compte mes années d’études, j’arrive facilement à soixante ans, d’abord d’apprentissage et ensuite de pratique pour essayer de comprendre cette forme assez nouvelle de la Philosophie. Mais pendant ces soixante ans, tout a changé … Autrefois, les économistes mettaient à jour des concepts et réfléchissaient aux interactions entre ces concepts. Aujourd’hui, ils manipulent des chiffres, et ce passage d’une forme de philosophie à une forme de comptabilité a eu lieu de mon vivant.

Car, dès mes débuts professionnels, cette étude d’une nouvelle philosophie a été bouleversée par une révolution Schumpetérienne absolument inouïe. J’ai commencé mes études en apprenant l’Économie Politique et je les ai terminées en Sciences Economiques (ce qui est une foutaise, l’économie n’est pas une science).

À partir des années 1970 et cela n’a cessé de s’accélérer depuis, nous sommes en effet passés d’une approche conceptuelle de l’économie à une approche totalement dominée par des chiffres, à tel point que dans les grandes universités américaines, il n’est plus nécessaire de suivre des cours sur l’histoire économique, ou encore mieux, d’histoire de la pensée économique pour obtenir son doctorat. Et l’on s’étonne de voir nos États et nos banques centrales gérés n’importe comment…

Ainsi, au début de ma carrière, pour calculer un taux de corrélation entre deux variables, il me fallait d’abord trouver les données, ce qui pouvait prendre des semaines, puis calculer le taux, à la main, avec l’aide d’une machine à calculer… Mon premier investissement dans ma première société fut une machine à calculer qui m’avait coûté 700 francs, et mon deuxième investissement deux ans après, le premier « desktop » produit par Hewlett-Packard, qui me coûta 700 000 francs à l’époque. Quand je gérais 10 milliards de dollars dans les années 1980 à Londres, j’avais des ordinateurs dans une pièce climatisée, d’abord pour rassembler les données et ensuite les analyser, et cela coûtait 2 millions de dollars par an.

Aujourd’hui, toutes les données sont disponibles partout et les méthodes statistiques pour traiter ces données le sont tout autant. Ni l’accès aux données ni les calculs ne sont un problème.

Ainsi, le PC portable sur lequel je tape cet article a accès, en temps réel, à infiniment plus de données et offre beaucoup plus de possibilités de calcul que ce qui existait il y a trente ans et qui coûtait 2 millions de dollars par an.

La souscription aux banques de données et aux programmes de traitement de ces données me coûte environ 10 000 dollars aujourd’hui.

Qui plus est, les résultats peuvent être présentés de façon graphique et non pas mathématique, ce que je ne me prive pas de faire, comme les lecteurs de l’IDL le savent.

Le coût d’accès à l’information, qui comme chacun sait est à l’origine du pouvoir, s’est donc écroulé de 99% dans les quarante dernières années.

Mais avant même que cette immense révolution ne prenne place, j’avais compris que l’économie, ce n’était pas le PIB, la balance commerciale, le taux de chômage, le déficit budgétaire, ou que sais-je encore, mais une chose et une seule : pourquoi pour le même objet ou service le prix change-t-il au travers du temps et pourquoi n’est-il pas le même géographiquement au même moment ?

Selon moi, étudier l’économie, c’est donc essayer de comprendre pourquoi, lors des échanges entre humains, la valeur d’un produit, d’un service, d’un bien, d’un contrat, ou du temps, exprimée par un prix change-t-elle sans arrêt ?

Par exemple, pourquoi le prix de l’acquisition et de la manipulation des données pour faire travailler quelqu’un comme moi s’est-il effondré de 99% au moins depuis 1980 ? Pourquoi les taux d’intérêts en France sont-ils passées de 20% en 1980 à 1% aujourd’hui ?

Ce qui amène à se poser des questions sur la monnaie dans laquelle ce prix s’exprime, sur le rôle de l’invention, du temps, de la sécurité juridique, du droit de propriété, de la légitimité de l’État qui prélève une part de la valeur ajoutée que j’ai créée par des impôts, sur la nature des prix que je dois payer pour acquérir des biens ou des services sans qu’il y ait un vrai marché pour ces produits etc…

Et comme le lecteur peut le voir, il y a d’immenses principes et concepts de philosophie politique qui sous-tendent toutes ces transactions.

Tout en me servant des données, je suis et j’ai toujours été un homme de concept, cherchant a comprendre comment arranger au mieux les facteurs de productions pour que le maximum de gens en profite.

Finalement, j’en suis arrivé à la conclusion qu’il n’y a que deux formes d’organisation conceptuellement possibles : soit, chaque individu accepte la main invisible d’Adam Smith, soit, il est contraint par des grands coups de pied dans le derrière, distribués par Joseph Staline.

Dnc, pour moi, le libre marché menait toujours à la démocratie tandis que l’économie dirigée amenait inéluctablement à l’appauvrissement et à la dictature.

Par exemple, dans le domaine du commerce international, j’ai toujours été favorable au libre-échange, ses avantages ayant été prouvé dès 1817par Ricardo au travers de sa célèbre "Loi des avantages comparatifs", où il utilisait l’exemple de la production de drap et de vin entre le Portugal et la Grande-Bretagne.

Je vous la fais simple.

Imaginons qu’un chirurgien gagne 1000 euros par heure quand il opère et qu’il tape aussi beaucoup plus vite que sa secrétaire qui gagne 200 euros de l’heure.

Eh bien, s’il fait en une heure ce que sa secrétaire fait en deux ou en trois heures, il a quand même intérêt à avoir une secrétaire puisque le temps qu’elle lui économise lui permet de gagner plus d’argent, même après le paiement du salaire de la secrétaire.

La conclusion est que chacun doit faire ce qu’il fait le mieux, et laisser le reste aux autres et que le niveau de vie de tout le monde en sera plus élevé.

Ainsi, dans un débat entre Samuelson et Einstein à Boston, Einstein avait sommé Samuelson de lui citer une seule loi économique qui ne soit pas un truisme, et Samuelson avait cité la loi des avantages comparatifs.

Pour les économistes « conceptuels » dont je pense faire partie, la loi des avantages comparatifs est un peu comme l’un des dix commandements donné par Dieu à Moise au Sinaï : on ne discute pas, passez, il n’y a rien à voir.

Et pourtant, je n’en suis plus aussi sûr aujourd’hui.

La raison principale, comme toujours, en est la mise à jour de certains nouveaux concepts par de grands esprits et, dans le cas présent, je veux parler des notions de fragilité et d’anti-fragilité mises à jour par Nassim Taleb.

Pour Taleb qui raisonne principalement sur les marchés financiers, il y a deux sortes d’actifs :

  • Les actifs fragiles, c’est-à-dire bien adaptées à la situation dans laquelle ils ont vu leur valeur monter au travers du temps et dont la valeur baissera si la situation change. Ici, je crois que l’on peut parler des dinosaures avant que la comète ne tombe : Ils étaient tellement bien adaptés à leur environnement que dès qu’il changea, ils périrent tous.
  • Les actifs anti-fragiles, beaucoup moins bien adaptés à leur environnement et donc capables de survivre à un changement profond. Pour poursuivre avec la même image, au moment où l’astéroïde est tombé sur la terre, l’ancêtre de tous les mammifères, une espèce de rat, existait déjà et survécut très bien au cataclysme puisque je peux écrire ces lignes.

Ma conviction est la suivante : 

Le capitalisme est une forme de Darwinisme. Survivent les mieux adaptés… jusqu’à ce que la comète tombe, et là, nous avons un problème. Et la comète, c’est souvent le retour du protectionnisme.

Car ce n’est pas la première fois que nous avons une vague d’expansion du commerce international. Ainsi, mettons de 1820 à 1870, nous avons eu une forte croissance du commerce mondial, qui se termina au milieu des années 1870 pour être suivi par une contraction qui dura jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale.

Depuis, nous avons eu une forte expansion du commerce international, qui a fait son plus haut au début du XXIème siècle et qui semble être en train de retomber.

Mais si le système Ricardien est plus efficace que le système protectionniste, pourquoi celui-ci revient-il ?

La réponse est la suivante : à la fin d’une période d’expansion, le système est devenu tellement optimisé qu’il met en péril l’existence même des structures nationales en général et des États en particulier.

Que le lecteur veuille bien considérer ce qui s’est produit au moment de la dernière pandémie.

Les nations européennes se sont rendu compte avec stupéfaction que les matières premières nécessaires à la fabrication des médicaments étaient toutes fabriquées en Inde ou en Chine, mettant nos pays dans une situation dangereuse d’extrême dépendance.

Pensons aussi à ce que qu’aurait dit Ricardo si on avait remplacé le drap et le vin par l’énergie et les voitures ? Il aurait conclu que l’énergie devait être produite en Russie et les voitures en Allemagne, et il aurait eu raison…

Et donc l’hyperspécialisation a laquelle conduit la loi des avantages comparatifs amène inéluctablement à une fragilisation extrême des lignes de production, ce qui fait imploser le système lorsque des crises politiques se produisent entre les nations et en particulier entre nations productrices de matières premières et d’énergie et les pays consommateurs de ces produits.

Nous y sommes en plein, comme le montre le graphique ci-dessous. Le taux de croissance en volume du commerce mondial est clairement en baisse depuis le début de ce siècle, et cette baisse devrait s’accélérer dans les mois qui viennent, compte tenu de la récession qui va frapper l’Europe et des entraves au commerce mondial mises par les sanctions contre la Russie.

 

 

Conclusion

La loi des avantages comparatifs marche très bien, jusqu’à ce qu’elle se heurte à la géopolitique. Et là, elle ne marche plus du tout.

Nous y sommes et donc :

  • Nous sommes en train de rentrer dans une époque qui sera plus protectionniste et donc plus inflationniste. Il faut uniquement détenir des obligations émises dans des pays qui ont des excédents commerciaux considérables.
  • De telles périodes ont mené historiquement à des contrôles des changes et à des contrôles sur les mouvements de capitaux, voire sur les mouvements de personnes.
  • La rentabilité du capital investi va baisser partout, ce qui est une mauvaise nouvelle pour les actions, sauf peut-être en Asie, qui pourrait bénéficier d’une forte croissance Ricardienne organisée autour de la Chine.
  • Le balancier qui avait énormément favorisé le capital, en particulier depuis trente ans va maintenant partir dans l’autre sens, en faveur du travail.
  • Un peu partout, les activités de proximité vont renaitre de leurs cendres.
  • L’or sera utilisé pour solder les transactions entre les différentes zones monétaires qui vont émerger.

Mais je serais surpris si tout cela se passait dans la joie et la bonne humeur.


Source originale: Institut Des Libertés